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Ici, la Bretagne

Dans le Finistère, la culture bretonne ne prend pas la poussière. Elle passe par un pas de danse appris dès l’enfance, un geste d’artisan, une création qui mêle l’héritage d’hier aux envies d’aujourd’hui et de demain. Nous sommes allés à la rencontre de celles et ceux qui la font vivre au quotidien : jeunes danseurs, artisans, créateurs tous profondément attachés à leur région sans jamais chercher à la figer. Chez eux, la tradition n’est ni un décor ni un folklore. C’est une matière vivante, que l’on reçoit, que l’on transforme parfois, et que l’on transmet à son tour.

Aucun doute : nous sommes bien arrivés en Bretagne. Dans le Pays de Cornouaille, les repères ne manquent pas. Le drapeau breton flotte aux façades, les noms de rues s’affichent en français et en breton, tandis que les enseignes et les motifs rappellent partout l’identité de la région.

Mais ce qui frappe surtout, c’est que cette identité ne se contente pas d’être visible. Elle se vit. Elle traverse les générations, circule dans les familles, les ateliers, les associations, les fêtes et les entreprises. À Quimper et à Locronan, les personnes que nous avons rencontrées ne cherchent pas seulement à préserver un héritage, mais à lui donner une place dans le présent. À le faire durer aussi, parfois malgré les difficultés, les changements d’époque ou les vents contraires.

La tradition en mouvement

Entrer dans la danse avec la troupe Eostiged Ar Stangala

Il suffit parfois de quelques pas pour faire tomber les clichés. Une ronde qui se forme, des pieds qui frappent le sol, des corps qui accélèrent, se croisent, occupent soudain tout l’espace. On reconnaît bien quelques gestes de la danse bretonne, mais l’image que l’on avait en tête se brouille rapidement. Les musiques s’éloignent parfois du traditionnel duo biniou-bombarde, les costumes changent de couleurs et de matières, les chorégraphies intègrent des influences contemporaines. Chez les Eostiged Ar Stangala, on sait bousculer les codes !

Dans le quartier de Kerfeunteun, à Quimper, cela fait bientôt huit décennies que l’on entre ainsi dans la danse. L’histoire commence en 1948, lorsque quelques jeunes du quartier fondent officiellement les Eostiged Ar Stangala (Rossignols du Stangala) après avoir pris goût aux danses bretonnes lors des rassemblements organisés au sortir de la guerre. Depuis, le petit groupe a bien grandi. L’association revendique aujourd’hui plus de 200 membres et dix-sept titres de champion de Bretagne, ce qui en fait le groupe le plus titré de la discipline. Elle fut aussi parmi les pionnières pour faire sortir la danse traditionnelle de son seul cadre festif.

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Margaux Le Goff appartient à l’une de ces générations qui ont grandi avec cette histoire. À 24 ans, la jeune femme est aujourd’hui co-vice-présidente de l’association, donne des cours au groupe loisirs et gère la communication. La danse, elle, est entrée dans sa vie bien avant tout cela. Son père avait lui-même dansé chez les Eostiged. Elle se souvient surtout d’un spectacle des adultes auquel elle assiste enfant : « J’ai dit à mes parents : je veux trop aller danser avec eux », raconte-t-elle

Cette histoire familiale résume assez bien celle des Eostiged. Ici, transmettre ne consiste pas seulement à apprendre une succession de pas. Les enfants arrivent à partir de six ans. Ils découvrent les danses, leurs origines, les particularités des différents terroirs, mais aussi les costumes, la manière de les porter, de se coiffer ou de reconnaître ceux des autres pays bretons. Puis viennent les adolescents, pour lesquels le travail scénique prend davantage de place, avant le groupe adulte et les concours. À côté, les anciens danseurs se retrouvent au sein du groupe Stérede tandis qu’un groupe loisirs accueille celles et ceux qui souhaitent simplement apprendre avant, pourquoi pas, de se lancer sur la piste d’un fest-noz. Autant de portes d’entrée différentes pour une même culture.

« S’il n’y a pas de transmission, la culture ne peut plus vivre du tout », résume Margaux. Le mot revient souvent dans son discours. Transmission d’un pas, bien sûr, mais aussi d’une façon de s’habiller, de broder, de construire un spectacle, d’occuper une scène. Chez les Eostiged, chaque danse est d’abord enseignée dans sa forme traditionnelle : les appuis, le style, les gestes, le contexte dans lequel elle est née. « On commence par apprendre la danse traditionnelle telle qu’elle était dansée à l’époque, avec les points techniques, le style de la danse qu’il faut avoir pour que la danse soit bien faite », explique Margaux. Ce n’est qu’une fois cette grammaire acquise que vient le temps de la chorégraphie, des déplacements, de l’interprétation et de la création. Autrement dit : connaître la règle avant de s’autoriser à jouer avec elle.

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Et les Eostiged aiment jouer ! Un spectacle peut ainsi convoquer des cuivres ou des guitares plutôt que les seuls instruments traditionnellement associés à la musique bretonne. Les coiffes peuvent disparaître. Des silhouettes contemporaines remplacer temporairement le costume traditionnel ou en reprendre seulement certains éléments, transformés par une matière, un motif, une couleur. « On essaie de donner une nouvelle image de la culture bretonne », explique Margaux. Non pas en effaçant ce qui existait avant, mais en utilisant cet héritage comme une matière première. « Il n’y a pas besoin d’avoir de costumes ou juste un biniou-bombarde pour que ce soit de la danse bretonne. Tant qu’il y a des éléments qui font que ça reste de la danse bretonne, on peut faire un peu ce qu’on veut avec, sans la dénaturer. » Une position qui ne fait pas toujours l’unanimité. Margaux ne s’en cache pas : auprès des connaisseurs les plus attachés aux formes traditionnelles, les créations des Eostiged divisent parfois. « C’est souvent soit on aime, soit on n’aime pas », sourit-elle. Mais c’est peut-être précisément dans ce frottement que se situe le projet de l’association : ne pas choisir entre fidélité et création, mais chercher sans cesse le point d’équilibre entre les deux.

Cette liberté a donné naissance à des spectacles qui dépassent largement le cadre du cercle celtique, comme Dark Noz, une déambulation nocturne réunissant plusieurs dizaines de danseurs, musiciens et personnages géants que la compagnie a joué plus d’une cinquantaine de fois à travers la France. Face à ceux qui connaissent peu cet univers, l’effet est parfois immédiat. « On a souvent des remarques : « Waouh, on ne pensait pas que c’était de la danse bretonne, c’est hyper moderne ! » », raconte Margaux. Derrière l’étonnement se cache sans doute l’un des objectifs les plus importants du groupe : débarrasser la culture bretonne de quelques images qui lui collent encore à la peau. « On aime bien déconstruire les clichés », dit-elle, citant pêle-mêle « la danse du petit doigt » ou l’idée selon laquelle toute la Bretagne se serait un jour promenée en coiffe bigoudène.

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Aujourd’hui, une nouvelle étape se joue à l’intérieur même de l’association. Après une vingtaine d’années à imaginer et porter les spectacles du groupe concours, une partie de ceux qui en assuraient la direction choisit progressivement de prendre du recul. À la jeune génération, désormais, de prendre la main. « On est typiquement en plein dans la transmission », observe Margaux. Avec un enjeu qui dépasse la simple succession des responsabilités : « continuer à faire vivre l’association, toujours en la modernisant, en étant dans son époque ».

Vous l’aurez compris, chez les Eostiged Ar Stangala, la transmission ne consiste finalement pas à apprendre aux plus jeunes à danser exactement comme leurs aînés. Elle consiste à leur donner suffisamment de racines pour qu’un jour, à leur tour, ils puissent inventer leurs propres pas.

Porter la Bretagne autrement avec Louann Guillemot et Mathias Ouvrard

Après la danse, le vêtement. Le passage est presque naturel. Chez les Eostiged Ar Stangala, on apprenait d’abord les pas avant de se permettre de les déplacer. Pour les créateurs de mode Louann Guillemot et Mathias Ouvrard, la règle n’est finalement pas très différente. Ici aussi, il faut connaître les matières, comprendre les broderies, observer la manière dont une coiffe a été pliée ou un motif répété pendant des générations. Et puis, seulement ensuite, s’autoriser à tirer un fil ailleurs.

Ce fil, Louann Guillemot l’a d’abord suivi loin de chez elle. Originaire du sud du Finistère, la jeune créatrice quitte la Bretagne pour se former au design textile. Lille d’abord, puis Cholet, avant de poursuivre ses études en Alsace. Son terrain de jeu n’est pas tant la mode que la matière elle-même : la maille, les dentelles, les velours, tout ce que l’on peut toucher, nouer, transformer. Une fascination qui ne vient pas de nulle part. Dans sa famille, une grand-tante conservait quantité de tissus anciens. « Cela me fascinait ! », se souvient-elle.

Curieusement, c’est en quittant la Bretagne qu’elle commence véritablement à la regarder. En Alsace, territoire lui aussi profondément marqué par ses costumes et ses traditions vestimentaires, quelque chose résonne. Louann consacre alors son mémoire au patrimoine textile breton. Elle qui n’a jamais pratiqué la danse bretonne et ne se décrit pas comme issue d’une culture particulièrement « bretonnante » découvre peu à peu l’étendue de ce qui se trouvait pourtant à quelques kilomètres de chez elle. « Une fois que tu mets le pied dedans, tu te rends compte qu’il y a une richesse de dingue », raconte-t-elle. Son diplôme en poche, le chemin du retour devient presque évident. « J’ai eu envie de revenir sur ma terre natale pour développer mes créations », explique-telle.

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Quelques années plus tôt, Mathias Ouvrard avait emprunté une trajectoire qui ressemble étrangement à la sienne. Chez lui, le textile breton arrive très tôt. Enfant, il danse. À cinq ou six ans déjà, les costumes font partie de son paysage. À quatorze ans, il commence à broder. Puis viennent les études à Paris, où il se forme au design et à la broderie. Là encore, l’éloignement agit comme un révélateur. « Je me suis dit : mais attends, ça me vient d’où tout ça ? Pourquoi ça m’intéresse autant ? » Paris lui apporte de nouvelles techniques, la Bretagne, elle, lui fournit la matière sur laquelle les appliquer. Lorsqu’une proposition professionnelle lui permet de revenir, il ne tergiverse pas longtemps.

Depuis, Mathias explore inlassablement ce patrimoine textile. En 2015, il participe à la première édition d’un concours de création contemporaine inspirée du costume breton, initié dans le giron de la confédération culturelle devenue Kenleur. L’idée est déjà celle qui anime encore aujourd’hui une partie de la jeune création bretonne : non plus seulement documenter et reconstituer les modes anciennes, mais demander ce qu’elles peuvent encore produire. « Qu’est-ce que ça donnerait si je m’inspirais de ça pour faire du contemporain ? », résume Mathias. Le concours perdurera et trouvera ensuite sa place dans MOD, rendez-vous quimpérois consacré à la mode et aux textiles. L’événement réunit désormais expositions, défilés, artisans et créateurs autour des formes traditionnelles comme de leurs réinterprétations contemporaines.

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Chez Louann, cela commence parfois par un détail minuscule. Un morceau de tissu chiné, une aile de coiffe, une fleur brodée dont elle change soudain l’échelle. Elle photographie, dessine, découpe, tricote. Un motif autrefois discret devient immense dans le dos d’un vêtement. Les plis d’une pièce ancienne se retrouvent ailleurs, déplacés, agrandis, simplifiés. La jeune femme ne cherche pas à fabriquer de nouveaux costumes bretons, elle préfère imaginer ce qui pourrait subsister de cette esthétique dans un vestiaire contemporain. Pour cela, elle mêle volontiers des techniques que plus d’un siècle sépare : velours et découpe numérique, motifs de coiffe et gravure laser. « Comment faire de la dentelle aujourd’hui, numérique, avec des techniques contemporaines, tout en gardant cet aspect des matières, du velours, qui reste très authentique ? » La question résume assez bien sa démarche.

Pour ses créations récentes, Louann regarde du côté du pays de l’Aven, ses paysages maritimes et les matières que l’on trouve autour d’elle. Un filet de pêche peut devenir matière première. Les couleurs d’une bouée se glisser dans une silhouette. Le choix des fils compte tout autant : elle cherche des laines françaises, des fibres naturelles, des matériaux dont la provenance reste cohérente avec ce qu’elle souhaite raconter. Un écho, là encore, aux vêtements anciens qu’elle admire autant pour leurs motifs que pour la qualité des matières dans lesquelles ils étaient conçus.

Mathias va parfois plus loin encore dans cette relation au patrimoine. Ses pièces ne cherchent pas nécessairement à être portées au quotidien. Certaines demandent tant d’heures de broderie et mobilisent des savoir-faire si minutieux qu’elles se rapprochent davantage de la haute couture ou de la pièce d’exposition que du prêt-à-porter. Lui parle volontiers de gestes devenus économiquement presque impossibles à reproduire à grande échelle. Ce qui l’intéresse est ailleurs : sortir ces techniques de l’oubli, comprendre ce qui peut encore en être fait et, surtout, donner envie de les regarder autrement.

Pour cela, il n’hésite pas à bousculer le costume. Lorsqu’il commence à travailler autour du patrimoine bigouden, certains le préviennent : toucher à une esthétique aussi fortement identifiée pourrait être mal reçu. L’expérience produit l’effet inverse. Pendant la période du Covid, alors que plusieurs défilés auxquels ses créations devaient participer sont annulés, Mathias présente une collection contemporaine inspirée du pays bigouden au musée du même nom. L’exposition attire 3 000 personnes en trois semaines. Surtout, elle provoque des réactions auxquelles il ne s’attend pas. « Les gens étaient hyper émus », se souvient-il.

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Mathias comprend alors quelque chose qui dépasse largement la mode : on peut reconnaître un héritage sans le voir reproduit à l’identique. « On sait d’où ça vient. Ça vient de chez nous, c’est fait chez nous. Mais par contre, c’est neuf. » Toute la force de son travail tient peut-être dans ce paradoxe-là. Faire apparaître des vêtements que personne n’a jamais vus et qui semblent malgré tout familiers. Montrer une broderie, une structure ou un motif suffisamment reconnaissable pour réveiller quelque chose, mais suffisamment transformé pour éviter la simple nostalgie.

Lui connaît d’ailleurs trop bien le poids que peut porter ce patrimoine. Enfant puis adolescent, Mathias aime profondément la danse et le costume bretons, mais apprend aussi à compartimenter cette passion. À l’école, il évite parfois d’en parler. Il se souvient des moqueries et des regards condescendants. Dans sa propre famille, sa grand-mère ne comprend pas pourquoi il aurait voulu apprendre le breton. Pourtant, elle conserve soigneusement le costume de sa mère, son propre costume d’enfant, des coiffes, un tablier. On ne veut plus vraiment en parler, mais on ne parvient pas non plus à jeter. C’est peut-être pour cela que Mathias regarde la génération de Louann avec autant d’intérêt. Elle semble pouvoir s’emparer de cette matière avec moins de justification à fournir. « J’ai bon espoir que les générations après moi s’en affranchiront complètement et feront ce qu’elles voudront avec », confie-t-il.

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Car l’histoire qu’il raconte du vêtement traditionnel est elle-même faite de transformations. Les costumes aujourd’hui présentés comme immuables n’ont jamais cessé d’évoluer. Un décor que l’on juge aujourd’hui « traditionnel » a parfois été, un jour, une nouveauté radicale. Mathias aime rappeler cette évidence : les artisans de l’époque créaient eux aussi avec leur temps. Ce que nous figeons aujourd’hui sous le mot patrimoine était autrefois de la mode.

Voilà qui change quelque peu la perspective. Réinventer un vêtement breton ne revient plus nécessairement à rompre avec la tradition. Ce pourrait même être une façon de poursuivre son histoire. Encore faut-il ne pas rester seul devant sa table de travail. Et c’est peut-être l’autre nouveauté qui se joue actuellement autour de Quimper : la multiplication des liens entre créateurs. « On n’est plus tout seul », constate Mathias. Et, pour l’heure, il constate davantage d’émulation que de concurrence : « Chacun son truc, chacun son esthétique. On fait des trucs, on se les montre et après, tous ensemble, on fait un défilé. » Louann confirme : « On a chacun et chacune des techniques hyper précises. C’est chouette de pouvoir les mettre en synergie pour développer d’autres choses. »

C’est peut-être là que Mathias Ouvrard et Louann Guillemot se rejoignent le mieux. L’un a passé des années à entrouvrir une porte sur un patrimoine que l’on croyait parfois condamné à rester derrière une vitrine. L’autre arrive au moment où cette porte est déjà ouverte et regarde tout ce qu’il reste encore à inventer derrière. Car porter la Bretagne autrement ne consiste finalement pas à choisir entre l’ancien et le nouveau. C’est accepter que, comme pour la danse, la mode bretonne n’ait jamais vraiment cessé de bouger.

Garder la main sur un héritage

Après la danse, les costumes et les silhouettes réinventées, le récit se prolonge dans trois ateliers emblématiques du Finistère Sud : Rivalin, Henriot-Quimper et Ti Bihan. Ici, la culture bretonne passe surtout par le geste : celui que l’on apprend, que l’on répète, que l’on ajuste au fil du temps. Des savoir-faire anciens, certes, mais qui continuent d’évoluer entre les mains de ceux qui les font vivre.

Charentaise et Sabot Rivalin

Chez Rivalin, cette mémoire se raconte dans leur atelier quimpérois. Ici, on fabrique encore des sabots, bien sûr, mais surtout des charentaises. Ce qui pourrait sembler être un curieux grand écart géographique est devenu l’une des singularités de cette maison : alors que le produit est historiquement associé à la Charente, Vincent Rivalin revendique être aujourd’hui le seul fabricant breton à maîtriser la technique traditionnelle du cousu-retourné. Trois entreprises seulement la pratiquent encore en France. Une semelle, une tige cousue à l’envers, puis ce geste final qui consiste à retourner entièrement le chausson pour lui donner sa forme. « Nous, c’est vraiment la machine, le geste et la main qui font que le produit est fait. »

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À l’origine pourtant, il était davantage question de bois. L’atelier naît à Quimper en 1925 sous le nom d’Aux Armes de Bretagne et fabrique d’abord des galoches, puis des sabots. L’entreprise grandit, se transmet, diversifie progressivement sa production. Les charentaises arrivent plus tard : d’abord comme chaussons que l’on glisse dans les sabots pour isoler le pied du froid, avant de devenir un produit à part entière. Après les difficultés rencontrées par Aux Armes de Bretagne, la famille poursuit l’aventure sous le nom Rivalin. Vincent entre dans l’entreprise en 2001 et la reprend à ses parents en 2018. Quatre générations ont désormais fréquenté l’atelier. La maison, qui a célébré son centenaire en 2025, est aujourd’hui labellisée Entreprise du patrimoine vivant et continue de fabriquer ses charentaises et ses sabots à Quimper.

Chez les Rivalin, le geste se transmet en famille. Le grand-père de Vincent était coupeur. Son père aussi. Lui l’est devenu à son tour. Mais ce qui l’attache au métier tient peut-être moins à la filiation qu’au plaisir de fabriquer. Derrière le chef d’entreprise, il reste l’artisan qui supporte mal de passer trop de temps devant un ordinateur. « Je ne peux pas rester au bureau dix heures par jour. Il faut que je mette la main à la pâte, il faut que j’invente, il faut que je crée. J’ai besoin de ça. »

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Inventer. Le mot revient encore. Car cent ans d’histoire ne dispensent pas de regarder ce qui se passe dehors. Les collections changent, les motifs se colorent, les collaborations se multiplient. La charentaise traditionnelle emprunte aujourd’hui des vichys, des tartans, des pois ou des matières issues de stocks dormants. Quant au sabot, il devient objet de mode autant que chaussure de travail. Pour Vincent, cette évolution n’a rien d’accessoire. Elle relève de la survie. « Si je reste comme j’étais avant, je vais mourir », tranche-t-il lorsqu’il raconte les investissements réalisés dans le stylisme, la photographie, le développement commercial ou les réseaux sociaux. Faire perdurer un savoir-faire vieux d’un siècle ne consiste donc pas à reproduire éternellement la même paire de chaussons ou de sabots. Il faut trouver de nouveaux usages, de nouveaux clients, de nouvelles façons de donner envie, sans toucher à ce qui constitue le cœur du métier.

Faïencerie Henriot-Quimper

Quelques rues plus loin, un autre objet emblématique nous ramène à l’imaginaire breton. Deux petites oreilles. Un prénom. Un bord bleu. Quelques fleurs et, parfois, au fond, un personnage en costume traditionnel. Le bol breton semble avoir toujours existé. Il se transmet dans les familles, dort dans les placards des grands-parents, accompagne les petits-déjeuners des enfants et des plus grands. À Quimper, la faïence possède pourtant une histoire bien plus ancienne encore que lui.

Il faut remonter à 1690 et à l’installation, dans le quartier de Locmaria, de Jean-Baptiste Bousquet, maître faïencier venu de Provence. Le lieu réunit alors presque tout ce dont un artisan peut rêver : l’Odet pour acheminer les marchandises, des terres utilisables pour la fabrication et les forêts voisines pour alimenter les fours. Plusieurs faïenceries vont progressivement apparaître, grandir, fusionner. De cette histoire naîtra notamment HB-Henriot, avant que l’entreprise ne prenne le nom d’Henriot-Quimper après sa reprise en 2011 par François Le Goff.

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Lorsque la faïencerie est placée en liquidation judiciaire, en 2011, François est en Bretagne chez ses parents. Dans la maison familiale, il y a toujours eu quelques pièces Henriot. Rien de plus normal pour cet objet familier, utilisé au quotidien et présent depuis plusieurs générations. Alors l’idée qu’une telle maison puisse simplement disparaître lui paraît presque incompréhensible. « On s’est dit : c’est quand même dingue qu’une société qui a plus de 300 ans soit en liquidation judiciaire et qu’il n’y ait personne qui soit intéressé par la racheter. »

Depuis, le défi tient en une équation compliquée : maintenir ici une fabrication qui pourrait être industrialisée ailleurs beaucoup plus facilement. François ne le cache pas. Les Bretons, dit-il, sont attachés à la maison sans toujours mesurer ce qu’implique économiquement la poursuite de cette activité. Lors de la reprise, il aurait été infiniment plus simple de sous-traiter les formes, d’utiliser des décors industriels et de conserver seulement le nom Henriot. « On a gardé les mêmes méthodes de fabrication », insiste-t-il.

Dans les ateliers, on comprend rapidement ce que cette décision signifie. Il y a d’abord les formes. Les moules. Les cuissons. Puis vient le décor. Devant les pièces encore blanches, les peintres travaillent au pinceau, souvent taillé selon leurs propres habitudes. Les prénoms, eux aussi, sont toujours peints à la main. Pour l’épongé bleu, une éponge dépose la couleur par petites touches, jamais tout à fait de la même façon. « C’est ce qui fait le côté aléatoire et qu’on n’a jamais deux épongés pareils », explique François. La différence entre une reproduction industrielle et l’objet passé entre plusieurs mains tient parfois à cette petite irrégularité.

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Les décors, eux non plus, ne sont pas restés figés. Certains accompagnent la faïencerie depuis ses débuts, quand d’autres sont nés de collaborations avec des artistes. Les usages évoluent eux aussi. François le résume simplement : plus de trois siècles d’histoire que l’on « continue à écrire ».

Tisserand Ti Bihan

À Locronan, à quelques kilomètres de Quimper, Hervé Le Bihan pourrait reprendre ces mots sans hésiter. Il suffit d’entrer dans son atelier Ti Bihan pour entendre le métier à tisser. La navette file d’un bord à l’autre. Le battant revient. Un coup, puis un autre. Peu à peu, une cadence s’installe. « Il y a un côté joyeux, il y a le métier qui fonctionne, le bruit… une cadence qui se met en route », raconte-t-il.

À Locronan, cette mécanique a une histoire. Dès le 15e siècle, la cité se spécialise dans la fabrication de toiles de chanvre, notamment destinées aux voiles. Pendant plusieurs siècles, cette activité fait sa prospérité et les pièces tissées ici voyagent bien au-delà de la Bretagne, jusqu’à équiper de grands navires européens. C’est aussi par cette histoire qu’Hervé est venu au tissage. Enfant, son père lui avait déjà fabriqué un cadre rudimentaire, quelques pointes plantées dans le bois, sur lequel il tend ses premiers fils. Plus tard, il cherche à se rapprocher du dernier atelier de tissage local et demande à apprendre. La réponse de la tisserande est sans appel : non. À ses yeux, « on ne pouvait plus vivre de ça ».

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Cette même femme avait pourtant cédé l’un de ses métiers au musée à condition que l’on continue d’y montrer le tissage. Hervé commence alors par donner un coup de main au tisserand chargé des démonstrations. Il observe les rentrages, intervient quand la mécanique se dérègle. Puis, quand celui-ci arrête, il demande à prendre la suite. Cette fois, on lui dit : « Vas-y, tisse. » Il n’a encore jamais véritablement tissé. Les premiers mètres seront laborieux. Il faut apprendre à préparer ses fils, monter une chaîne, régler les tensions. Parfois, une semaine de travail est nécessaire avant même de pouvoir lancer la première navette. Il faut aussi acquérir cette régularité que le métier exige : lancer la navette avec la même force, maintenir le battant, sentir immédiatement ce qui ne tourne pas rond.

Son travail n’est pas celui des tisserands de Locronan au 17e siècle. Il possède sa sensibilité, ses matières, ses couleurs. Il regarde la nature autour de lui, les nuances rencontrées dans le paysage, puis cherche à les faire entrer dans ses tissages. « Les traditions ne sont jamais figées. La vie n’est jamais figée, ça bouge tout le temps », résume-t-il. La formule pourrait servir de manifeste à l’ensemble de ce voyage en Cornouaille. Une tradition vivante, explique-t-il en substance, absorbe ce qui vient d’ailleurs parce que ceux qui la portent sont suffisamment imprégnés de leur propre culture pour le réinterpréter.

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Et cela semble être précisément ce que viennent chercher ses clients. Beaucoup sont Bretons. Certains habitent le nord du Finistère, où Hervé perçoit une mémoire encore très forte de l’ancienne activité textile. D’autres encore vivent à Paris, descendants parfois de Bretons partis s’y installer. Ils commandent du linge de table, des coussins, des pièces dont la fonction a changé mais dans lesquelles subsiste quelque chose d’une histoire locale.

Lorsque l’on écoute, Vincent, François et Hervé, les mêmes mots reviennent : transmettre, fabriquer, s’adapter, continuer. Et la même inquiétude affleure derrière eux. Car un savoir-faire peut s’éteindre parce qu’un fournisseur ferme. Parce qu’une pièce de machine ne se fabrique plus. Parce qu’un artisan part à la retraite sans avoir trouvé à qui montrer son geste. Ou simplement parce qu’un jour plus personne ne pense à demander comment il était fabriqué. « Si demain ça doit s’arrêter, ça s’arrêtera, mais en ayant essayé, je pense, tout essayé. Et essayé de la faire vivre le plus longtemps possible, avec mes convictions, mes valeurs, en y apportant ma petite touche aussi », nous dira Vincent avant notre départ.

Tout notre reportage tient peut-être dans ces mots. Margaux et les danseurs d’Eostiged avaient appris les pas avant d’inventer leurs chorégraphies. Mathias et Louann fouillaient les costumes anciens pour en extraire de nouvelles silhouettes. Vincent, François et Hervé ont su préserver leur savoir-faire tout en faisant évoluer leur produit pour répondre à la demande. Alors peut-être est-elle là, finalement, cette Bretagne que nous étions venus chercher en Cornouaille. Dans ce mouvement entre ce que l’on reçoit et ce que l’on décide d’en faire. Car ici, la Bretagne n’est pas seulement un héritage, c’est encore une façon de faire.

    En collaboration avec

    Tourisme Bretagne

    La Bretagne, elle a le goût des autres. Elle accueille, elle accroche. Elle vous cueille aussi, avec son petit air salin et son grain de folie. De sa poésie brute, de sa simplicité surgit l’émotion : un frisson de légende. Des verres qui trinquent au port, un calvaire en hiver, un phare qui vous fait de l’oeil… On vibre toute l’année pour son sens inné de la fête, pour sa chaleur humaine. Juste la vie qu’on aime !

    https://www.tourismebretagne.com/

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