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Une côte, des légendes

Il suffit parfois d’une histoire pour changer le regard sur un paysage. Sur la Côte des Légendes, à la pointe nord-ouest du Finistère, la terre et la mer semblent avoir nourri les imaginaires. Ancien Pays Pagan, cet étonnant morceau de Bretagne porte encore les traces de naufrageurs, de saints, de chevaliers et d’autres mystères que chacun raconte à sa manière. Car ici, les légendes ne dorment pas dans les livres. Elles vivent dans les souvenirs de Sylvie, les aventures d’Ingwenog, les convictions de Nicolas ou encore les romans de Françoise. Autant de femmes et d’hommes profondément attachés à cette côte, qui en perpétuent l’âme sans toujours s’en rendre compte. Et si les plus belles légendes étaient celles qui s’écrivent au présent ?

On nous avait souvent parlé de cette côte bretonne. Il faut bien reconnaître qu’il ne nous a pas fallu longtemps pour comprendre pourquoi. La beauté des lieux, elle, ne relève d’aucune légende. Les énormes blocs de granit sculptés par les siècles, les menhirs dressés face au vent, les croix celtes, les plages de sable fin, ou encore cette mer qui change de visage au gré des marées composent un paysage aussi saisissant qu’intemporel. À certains moments, on se surprend même à croire que le décor est sorti tout droit d’un vieux conte breton, c’est dire !

Alors on a fermé les yeux. Et on a laissé les légendes nous guider jusqu’à celles et ceux qui les font vivre, les racontent, les réinventent, ou les transmettent simplement, au détour d’une conversation.

Les paysages, fabrique des légendes

Une nature qui inspire à Guissény

À Guissény, premier chapitre de notre vadrouille sur la Côte des Légendes, il suffit de quelques pas pour comprendre que la nature ne constitue pas seulement le décor des récits d’autrefois : elle en est probablement l’origine. Entre les eaux calmes du marais du Curnic, les prairies humides, les roselières et les rochers qui semblent surgir de la mer, tout ici invite à regarder autrement. D’un coup, les frontières se brouillent, et le réel laisse volontiers une place à l’imaginaire.

C’est précisément ce qui passionne Nicolas Loncle. Responsable de la Réserve naturelle régionale du Curnic, il en connaît chaque recoin. Pourtant, il refuse de parler de « son » territoire : « J’essaie toujours de faire attention à ne jamais dire « mon site ». Ce lieu ne m’appartient pas. C’est un patrimoine collectif. Moi, j’ai simplement la responsabilité de veiller à ce qu’il conserve toutes ses richesses. » Cette humilité résume bien le personnage. Originaire des Côtes-d’Armor, passé par l’Écosse, l’Irlande, les réserves naturelles bretonnes et les politiques de préservation du littoral, Nicolas a fini par trouver ici un terrain d’expression unique, où se rencontrent deux passions : les milieux naturels et l’agriculture : « Ce qui est formidable ici, c’est que l’on retrouve les deux. C’est un site littoral, mais aussi un espace façonné par les pratiques agricoles. On travaille avec les éleveurs, avec les propriétaires de chevaux, avec les habitants… »

Face à nous s’étendent douze hectares d’une incroyable diversité. Sur quelques centaines de mètres seulement se succèdent dunes, tourbières, prairies, estran, marais… Peu d’endroits en Bretagne concentrent une telle richesse écologique sur un espace aussi réduit. Pourtant, ce paysage que l’on pourrait croire immuable est en réalité le fruit d’une longue histoire entre l’homme et la nature. Nicolas désigne l’horizon. « Au 19e siècle, les hommes se sont dit : « Tiens, on va fermer la baie. » » Là où les vagues entraient autrefois librement s’étendent désormais des prairies pâturées et un vaste marais où l’eau douce et l’eau salée continuent de dialoguer au rythme des marées.

Dans cet équilibre fragile, chaque espèce raconte une histoire. Certaines sont presque invisibles, comme le Liparis de Loesel, une orchidée rarissime dont Guissény abrite l’une des plus importantes populations connues. D’autres fascinent davantage le grand public, à l’image de la drosera, cette étonnante plante carnivore qui capture les insectes dans ses feuilles couvertes de gouttelettes brillantes. « Mon premier travail, c’est de mettre en place les actions qui permettent de conserver ces milieux et ces espèces », résume Nicolas.

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Et puis, au détour de la conversation, les légendes surgissent. Celles qui naissent de l’observation du vivant. Nicolas aime les raconter lors de ses animations parce qu’elles disent beaucoup de notre manière d’habiter le monde : « Les légendes partent souvent d’une observation qui est juste. C’est l’interprétation qui ne l’est pas forcément », explique Nicolas. Il nous raconte alors que pendant des siècles, les habitants voyaient les hirondelles disparaître chaque automne après s’être rassemblées dans les roselières du marais. Personne n’imaginait qu’un si petit oiseau puisse traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Afrique. Alors on inventa une autre explication : les hirondelles passaient l’hiver enfouies dans la vase des étangs avant de réapparaître au printemps. « L’observation était excellente. Ils les voyaient bien venir dormir dans les roseaux le soir et disparaître avant l’aube. L’explication, elle, appartenait à l’imaginaire. »

Les exemples sont innombrables. Les vipères auxquelles on prête encore des pouvoirs qu’elles n’ont jamais eus. Les orchidées, dont les bulbes auraient conféré force et virilité. Les bernaches que certains croyaient nées de coquillages tant leur migration paraissait là aussi inconcevable. Derrière chaque croyance se cache finalement une tentative de comprendre un phénomène naturel avec les connaissances de son époque. « Les légendes continuent d’avoir une place importante. Elles disent beaucoup de notre rapport aux espèces et influencent encore aujourd’hui la manière dont on les regarde. » Pour Nicolas, elles constituent même un formidable outil pédagogique. Elles permettent de susciter la curiosité avant d’expliquer les réalités scientifiques, sans jamais opposer les deux approches.

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En observant le marais baigné par la lumière matinale, difficile de ne pas lui donner raison. Car si la Côte des Légendes porte si bien son nom, ce n’est peut-être pas seulement grâce aux histoires que les humains ont inventées. C’est parce que la nature elle-même entretient une part de mystère. Et que, dans un tel décor, l’imaginaire n’est jamais très loin.

En quittant Nicolas Loncle, une conviction s’impose : comprendre le vivant n’efface pas les légendes. Au contraire. Cela leur donne une profondeur nouvelle. Ici, la nature continue d’inspirer les récits comme elle l’a toujours fait. Et peut-être est-ce précisément cela qui rend cette côte, aujourd’hui encore, véritablement… légendaire.

Kerlouan et la légende du chevalier Bran

Nous voilà sur la plage de Neiz Vran, à Kerlouan, aussi appelée l’île aux vaches. Devant nous, d’immenses blocs de granit semblent posés là depuis la nuit des temps, tandis que les vagues viennent inlassablement s’échouer au pied des rochers. Difficile d’imaginer décor plus propice aux légendes. On comprend mieux pourquoi Sylvie Gougay et Jean-Pierre Prémel nous ont donné rendez-vous ici. L’une raconte, l’autre chante, et tous deux continuent de faire vivre un patrimoine que les livres seuls ne suffiraient pas à transmettre.

Installée depuis longtemps sur cette côte qu’elle aime profondément, Sylvie s’intéresse aux contes et surtout aux légendes, car les mots ont une histoire : « Une légende, ce n’est pas un conte. Le mot signifie « ce qui doit être lu ». Si elle doit être lue, c’est qu’à un moment quelqu’un l’a écrite. » Celle qu’elle s’apprête à raconter a justement été recueillie au 19e siècle par Théodore Hersart de La Villemarqué, à une époque où l’on s’attachait partout en Europe à préserver les traditions populaires avant qu’elles ne disparaissent. « On voulait valoriser ce fonds culturel propre à chaque région, pour que tout ne devienne pas uniforme. » Ce souci de transmission traverse encore aujourd’hui le travail de Sylvie. Car raconter une légende, ce n’est pas seulement divertir : c’est préserver une mémoire collective.

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Son regard se tourne vers l’horizon. « On dit que cette histoire se déroule ici, à Neiz Vran. » Le nom signifie le nid du corbeau. Un détail qui n’en est pas un. Car le héros de cette « gwerz » (histoire) bretonne s’appelle Bran, un mot qui signifie justement… le corbeau. La conteuse prend le temps d’installer le décor. Nous sommes au 10e siècle. Les hommes du Nord viennent d’attaquer les côtes bretonnes. Le chevalier Bran combat aux côtés des hommes du comte Éven. La bataille est remportée, mais Bran est capturé et emmené au-delà de la mer. Commence alors une longue attente, faite d’espoir, de solitude et d’une confiance absolue envers sa mère.

Prisonnier dans une tour, Bran parvient à envoyer un messager jusqu’en Bretagne. Avec lui, une lettre et son anneau d’or, preuve de son identité. Il demande à sa mère de venir le racheter. « Si vous venez, hissez une voile blanche. Si vous refusez, ce sera une voile noire. » Au château, la nouvelle bouleverse la vieille femme. Les musiciens interrompent aussitôt leur banquet. « Musiciens, cessez de jouer. Mon fils est prisonnier en terre ennemie. » Sans hésiter, elle ordonne de préparer une embarcation. Une voile blanche est hissée. L’espoir reprend vie.

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Mais les légendes bretonnes aiment les destins contrariés. Depuis sa prison, Bran interroge sans cesse le garde qui veille sur lui. « Ne vois-tu aucun bateau au loin ? » Au matin, rien. À midi, toujours rien. Puis vient le soir. Cette fois, le gardien aperçoit enfin une voile. Pourtant, par cruauté, il ment. « Par les braises du feu, je te jure qu’elle est noire. » Persuadé que sa mère l’abandonne, Bran perd tout espoir. Il meurt avant même que l’embarcation n’accoste. Lorsque sa mère débarque enfin, les cloches sonnent déjà le glas. Elle court jusqu’à la tour, découvre son fils sans vie et l’enlace une dernière fois. Une tragédie bouleversante où l’amour filial se heurte au mensonge d’un homme.

Puis, c’est au tour de Jean-Pierre de faire parler ses talents oratoires. Danseur, chanteur et défenseur de la culture bretonne, il interprète la vieille gwerz consacrée au chevalier Bran, d’une voix grave portée par le vent :

Marc’heg Bran a zo bet tizhet,
Rak e Kad Kerlouan e oa bet.

Kanit, kanit evned ar vro,
Pell eus a Vreizh n’oc’h ket maro.

Jean-Pierre nous rappelle que les gwerzioù étaient bien plus que de simples chansons. Elles transmettaient l’histoire, les drames, les joies et les peines de tout un peuple. Chanter, ici, c’est continuer de raconter.

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Autour de nous, Neiz Vran paraît soudain différent. Les rochers et les oiseaux qui passent au-dessus de nous prennent une autre épaisseur. Sylvie nous glisse alors la dernière image du récit. Depuis la mort de Bran, dit-on, une vieille corneille grise et un jeune corbeau noir viendraient, les nuits de pleine lune, se poser près d’un vieux chêne dominant la côte. Autour d’eux, de petits oiseaux de mer entonnent un chant si beau que même les vagues suspendraient leur course pour l’écouter. « Chantez, petits oiseaux… vous qui n’êtes pas morts si loin de la Bretagne. »

À travers les mots de Sylvie et les chants de Jean-Pierre, les légendes retrouvent leur fonction première : relier une terre à ceux qui l’habitent.

Meneham et la légende des naufrageurs

Notre prochaine rencontre nous mène vers l’impressionnant site de Meneham. C’est ici que nous retrouvons Goulc’han Kervella. Écrivain, dramaturge, acteur et metteur en scène, il dirige depuis plus de quarante ans la troupe Ar Vro Bagan, pionnière du théâtre professionnel en langue bretonne. Avec lui, les légendes prennent une dimension populaire, un patrimoine que l’on raconte, que l’on joue et que l’on transmet.

Goulc’han connaît intimement ce territoire. Il est né à Plouguerneau, tout près d’ici, à une époque où le mot Pagan n’avait pas encore la saveur touristique qu’on lui prête aujourd’hui : « À l’époque, le Pays Pagan, c’était un pays de sauvages, de naufrageurs, de pillards d’épaves… Enfin, du moins, c’est ce que racontait la légende. L’image n’était pas très reluisante. Aujourd’hui, tout le monde veut être Pagan. » Cette évolution le fait sourire. Les légendes façonnent les territoires autant qu’elles les enferment parfois dans des clichés. Avec le temps, les habitants ont appris à les regarder autrement, à les revendiquer même, comme une part de leur identité.

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Son parcours épouse celui d’une Bretagne qui a peu à peu retrouvé confiance en sa culture. Après des études de médecine puis plusieurs années en psychiatrie, Goulc’han choisit une autre manière d’écouter les hommes : le théâtre. Dès les années 1970, il participe à la création d’un atelier de théâtre en breton qui deviendra ensuite la compagnie professionnelle Ar Vro Bagan. « Nous avons commencé à créer des spectacles pour accompagner les écoles Diwan et les élèves qui apprenaient le breton. Le théâtre était un moyen de faire vivre la langue. » Très vite, les pièces s’adressent aussi bien aux enfants qu’aux adultes, puisent dans l’histoire bretonne, revisitent les récits populaires et donnent une voix nouvelle à un patrimoine longtemps relégué au second plan.

Face à l’océan, Goulc’han revient naturellement vers l’une des histoires les plus célèbres de cette côte : celle des naufrageurs. Une légende qui colle encore aujourd’hui à la peau du Pays Pagan. Pendant des siècles, les populations littorales bénéficiaient du droit de bris, qui leur permettait de récupérer les marchandises rejetées par la mer après un naufrage. Lorsque Louis XIV et Colbert retirent ce privilège aux communautés locales à la fin du 17e siècle, les tensions apparaissent. Les corps de garde, comme celui de Meneham qui domine encore la plage, sont construits pour surveiller le littoral autant que les habitants. « Le roi voulait empêcher que les gens s’approprient les épaves. »

Puis vient la légende. Celle que tout le monde connaît ici. Les habitants auraient attaché des lanternes aux cornes de leurs vaches lors des nuits de tempête. Trompés par ces lumières vacillantes, les marins auraient cru apercevoir un port où se réfugier avant de venir fracasser leur navire sur les récifs. « Les bateaux pensaient trouver un abri. Ils venaient s’échouer sur les rochers et tout le monde courait ensuite vers la grève récupérer le bois, le vin, les marchandises… », raconte Goulc’han. Pourtant, il nuance aussitôt le récit : « Les historiens n’ont jamais trouvé de preuve que ces naufrages aient été provoqués volontairement. En revanche, le pillage des épaves, lui, a bien existé. » Comme souvent, la réalité nourrit l’imaginaire, qui finit par prendre davantage de place que les faits eux-mêmes.

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Cette frontière entre histoire et fiction constitue justement le cœur de son travail d’auteur. Depuis des décennies, Ar Vro Bagan met en scène les grands récits bretons. La ville d’Ys engloutie par les flots, le roi Marc aux oreilles de cheval, les croyances populaires ou les récits maritimes deviennent autant de spectacles où le patrimoine retrouve sa voix : « Les légendes intéressent les spectateurs, les adultes comme les enfants. Elles sont faites pour être racontées, jouées et transmises. »

En observant les vagues qui viennent mourir sur les rochers de Meneham, on comprend finalement pourquoi ces histoires sont nées ici. Cette côte n’a jamais été totalement apprivoisée. Les marées parmi les plus fortes d’Europe, les tempêtes venues du large, la richesse de l’estran, les champs de goémon qui ont longtemps fait vivre les habitants… Tout invite à imaginer plus que ce que l’on voit. « Le côté maritime est essentiel. Il y a le danger, bien sûr, mais aussi tout ce qu’il nourrit dans l’imaginaire des gens », conclut Goul’han.

Le légendaire au présent

L’océan des possibles à Kerlouan

La mer est partout sur la Côte des Légendes. Elle façonne les rochers, nourrit les hommes, fait naître les histoires. Certains passent leur vie à tenter de la comprendre. D’autres préfèrent simplement la suivre. Au fil de notre vadrouille, deux rencontres nous montrent combien cet horizon peut devenir une manière d’habiter le monde. À Kerlouan, Ingwenog Jaouen nous embarque à bord du Joutsen, un faering inspiré des embarcations des 13e et 14e siècles. Plus loin, dans une maison tournée vers l’océan, Françoise Loiselet nous ouvre les portes de son imaginaire. Chez l’un comme chez l’autre, la mer est une source inépuisable de récits.

Ce matin-là, depuis la mer, la Côte des Légendes révèle une autre géographie. Les rochers semblent plus immenses encore et les anses plus secrètes. « Je suis d’une famille de marins », glisse Ingwenog, à la barre du Joutsen. Chez les Jaouen, la mer traverse les générations. Son grand-père était amiral, son grand-oncle, le père Jaouen, utilisa la navigation comme un outil d’émancipation humaine auprès de personnes en difficulté. « Sur un bateau, on comprend très vite que fonctionner ensemble permet d’avancer vers un but commun. » Cette idée ne l’a jamais quitté.

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Pourtant, rien ne le destinait à devenir marin professionnel. Il choisit d’abord les Beaux-Arts à Brest. « Je regardais le goulet et j’avais envie de partir. » Un stage sur L’Hermione agit comme une révélation. En montant à bord, tous les souvenirs d’enfance reviennent d’un seul coup : les vieux gréements, les mots des anciens, les récits entendus dans les ports. « Faire quelque chose de mes dix doigts, apprendre tous les jours… tout faisait sens. » À partir de ce moment-là, la mer cesse d’être un héritage familial pour devenir un véritable projet de vie.

Mais ce qui passionne surtout Ingwenog, ce sont les bateaux qui racontent une histoire. Il évoque alors Brioc, cette réplique d’un curragh médiéval, un navire à coque de cuir semblable à ceux qu’auraient utilisés les saints fondateurs de la Bretagne pour traverser la Manche. « Ces bateaux sont aussi des bateaux de migrants. Ce sont des gens qui fuyaient la guerre et qui ont apporté ici une culture dont nous sommes aujourd’hui très fiers. » Pour lui, faire naviguer Brioc, ce n’est pas rejouer le passé. C’est rappeler que la Bretagne s’est toujours construite par les échanges, les voyages et les rencontres.

Autour de ce bateau est née l’association Gward an Aod, dont il est le fondateur. Ses membres actifs construisent, naviguent, cousent leurs vêtements, transmettent les savoir-faire et vivent autant que possible en cohérence avec les techniques anciennes. « C’est le seul moment où je ne suis pas en contradiction avec moi-même », explique le marin avant d’ajouter : « Il y a un sens commun entre la mer d’il y a mille ans et la mer d’aujourd’hui. »

À force de naviguer sur ces embarcations venues d’un autre temps, les frontières entre histoire et légende deviennent étonnamment poreuses. Ingwenog raconte une traversée nocturne vers le Pays de Galles. Une pluie d’étoiles filantes, une immense comète, des dauphins dessinant des arabesques lumineuses dans le plancton… « À ce moment-là, on croit tous à la magie. On se dit qu’on n’a pas pris la décision de venir, qu’on est guidés. » Il sourit en racontant l’anecdote. Peu importe que l’on y voie un hasard ou un signe. « On est issus de ces légendes-là. Tout ce qu’on fait est dans la continuité de ce qu’on nous racontait quand on était enfants. »

Avant de rejoindre la côte, il désigne les immenses blocs de granit qui émergent partout autour de nous. « Le plus légendaire chez nous, ce sont les cailloux. Ils prennent des formes humaines ou animales selon la lumière. Je crois qu’ils façonnent les gens qui vivent à leurs côtés. » À cet instant, difficile de lui donner tort. Depuis la mer, ces géants de pierre semblent réellement vivants.

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Quelques kilomètres plus loin, un autre univers nous attend. Derrière les fenêtres de sa maison tournée vers l’océan, Françoise Loiselet écrit, imagine, découpe, colle, peint. Des dragons feuillus, des sirènes, un nautile ou encore une tortue de mer occupent chaque pièce. Chez elle, la création déborde littéralement des murs. « Ici, ça m’inspire. Je suis imprégnée de ce territoire-là. Tout me parle, tout le temps. » Pour écrire, Françoise commence souvent par marcher. « Je vais me balader et les histoires viennent. Si je bloque sur un personnage, je ferme l’ordinateur et je pars marcher. En revenant, l’idée est là. » La mer agit comme un immense atelier à ciel ouvert.

Ses romans, elle les appelle avec malice des « romans à l’eau de mer ». Ils empruntent parfois la structure du roman sentimental, mais restent profondément ancrés dans les paysages qu’elle connaît intimement. « Pour bien décrire un lieu, il faut vraiment que je le connaisse. » Ses intrigues naissent toujours ici, entre les grèves, les marées et les villages du littoral.

Son imaginaire ne s’arrête pas aux livres. Elle fabrique également d’impressionnantes sculptures en papier mâché. Exposé dans la véranda, Jonathan, son dragon des mers feuillu inspiré d’une espèce bien réelle d’Australie, semble flotter entre deux algues. Chaque création est précédée d’un long travail documentaire : « Je regarde des vidéos, je lis, j’observe… Ça m’émerveille. » Derrière la fantaisie, il y a toujours une solide curiosité scientifique.

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Et pourtant, Françoise revendique un imaginaire résolument libre. « Je trouve souvent que les légendes sont un peu niaises. Elles devraient être punk. Il faudrait les punkiser ! » L’expression nous fait sourire. Mais derrière cette provocation se cache une conviction profonde : les récits populaires n’ont jamais été figés. Ils se réinventent sans cesse. Elle-même invente déjà de nouvelles histoires, comme celle du mystérieux « renard de Kerlouan », inspirée d’un vieux fait divers local devenu une légende contemporaine.

Lorsqu’elle parle de son territoire, ce ne sont pourtant ni les paysages ni les légendes qu’elle cite d’abord. Ce sont les habitants : « Ce que j’aime ici, ce sont les gens qui savent faire des choses incroyables sans jamais se la raconter. » Elle retrouve cette humilité chez les gardiennes de phare auxquelles elle a consacré une pièce de théâtre, comme chez nombre d’habitants de la Côte des Légendes. Une manière discrète d’accomplir l’extraordinaire qui semble appartenir à ce bout du Finistère.

Au moment de refermer la porte de sa maison, Françoise nous confie une dernière pensée : « Il suffit d’observer. La vraie vie fait souvent dix fois mieux que tout ce qu’on pourrait inventer. »

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Une mémoire vivante à Plounéour-Brignogan-plages

Du côté Plounéour-Brignogan-Plages, dernière étape de notre vadrouille sur la Côte des Légendes, les paysages semblent immuables. Pourtant, ils ne racontent jamais tout à fait la même histoire selon celui qui les regarde. Pour Marc Paugam, ils portent avant tout les souvenirs d’une enfance libre, d’un temps où l’on grandissait dehors, la tête remplie de récits d’aventure. Ancien instituteur, profondément attaché à son village natal, il consacre aujourd’hui une partie de son temps à préserver ce patrimoine qui a façonné son regard. Une manière, dit-il, de rendre à ce territoire tout ce qu’il lui a offert.

« Je suis né ici et j’y habite depuis maintenant soixante-sept ans. » Marc Paugam n’a quitté Plounéour que le temps de ses études. Dès son premier poste d’enseignant, il est revenu vivre sur cette terre où chaque recoin réveille un souvenir. Nous le retrouvons à Tréguiller, une avancée de terre battue par les vents, à quelques centaines de mètres seulement de la maison où il a grandi. En fermant les yeux, il revoit immédiatement les bandes d’enfants qui convergeaient ici après l’école. « C’était un lieu un peu mystérieux, un peu à l’écart, où il y avait très peu de maisons. On venait y jouer, expérimenter, découvrir. »

Dans les années 1950 et 1960, la Côte des Légendes n’avait pas encore le visage touristique qu’on lui connaît aujourd’hui. Les blockhaus abandonnés de la Seconde Guerre mondiale devenaient des forteresses à explorer, malgré les interdictions parentales. « Quand c’est interdit, forcément on aime bien défier l’autorité », sourit Marc. Les enfants s’y aventuraient avec cette appréhension qui nourrit toutes les grandes aventures. « On avait toujours la crainte de voir surgir des gens mystérieux ou de découvrir quelque chose qui était un peu en dehors du raisonnable. » Cette liberté a profondément marqué toute une génération. « Je ne vais pas dire que c’était mieux avant. C’était différent », précise-t-il. Les journées se déroulaient loin du regard des adultes, au contact direct de la nature. On apprenait à tomber, à observer, à se perdre parfois, mais surtout à inventer. « Quand on est petit, on a besoin de construire un monde qui échappe un peu à la réalité. »

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Et la Côte des Légendes offrait un terrain de jeu inépuisable à cet imaginaire. Les récits de naufrages, les histoires racontées par les anciens, la violence parfois imprévisible de la mer… tout participait à nourrir les rêves des enfants. « Nous avons bâti beaucoup de notre imaginaire sur les histoires qu’on entendait, explique Marc. La mer est magnifique, on en a besoin, c’est viscéral chez nous. Mais elle sait aussi être très féroce. »

Des années plus tard, devenu instituteur, Marc a souvent repensé à cette enfance. Il mesure aujourd’hui combien ces expériences ont contribué à former son regard et sa manière d’enseigner. L’école lui a appris à transmettre des connaissances. La nature, elle, lui avait appris à observer, à imaginer et à respecter ce qui l’entourait. Cet attachement profond explique sans doute son engagement actuel. Avec l’association Beva er Vro, il participe depuis plusieurs années à la restauration du patrimoine local. Parmi les bénévoles, un groupe s’est même donné un nom plein d’autodérision : le Gang des Lavoirs. Chaque semaine, ses membres débroussaillent, restaurent les vieux lavoirs, entretiennent les calvaires et les chemins de randonnée : « On a eu la chance de connaître ces lieux dans un bel état. On se devait aussi de rendre quelque part ce qu’on avait reçu étant gamins. »

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Au fond, ce sont les mêmes valeurs qui traversent toute sa vie. Enseigner, accueillir de nouveaux habitants ou raconter les histoires d’autrefois participent d’un même mouvement. Celui qui consiste à créer du lien. « Ce n’est pas par décret que les choses vivent, mais en créant du lien entre les gens », insiste-t-il. Faire venir les jeunes, les familles nouvellement installées, partager un chantier, une fête de village ou une journée de restauration, c’est aussi transmettre un attachement au territoire. Marc rêve d’ailleurs d’une Côte des Légendes qui ne soit pas seulement une carte postale estivale : « Nous ne souhaitons pas qu’elle devienne un lieu de résidence d’été simplement, mais un lieu où il fait bon vivre toute l’année« , conclut-il.

En quittant la Côte des Légendes, les paroles de Nicolas, Sylvie, Jean-Pierre, Goul’han, Ingwenog, François et Marc résonnent encore en nous. Ici, les légendes ne naissent pas seulement des rochers ou des tempêtes. Elles prennent aussi racine dans ces enfances où l’on grandit librement, dans ces souvenirs que l’on choisit de préserver, et dans ces femmes et ces hommes qui consacrent aujourd’hui un peu de leur temps à transmettre un territoire qu’ils aiment profondément. Car au fond, raconter, chanter, danser, écrire, interpréter, c’est entretenir la mémoire d’un pays, pour que les générations futures puissent, elles aussi, y inventer leurs propres légendes.

    En collaboration avec

    Tourisme Bretagne

    La Bretagne, elle a le goût des autres. Elle accueille, elle accroche. Elle vous cueille aussi, avec son petit air salin et son grain de folie. De sa poésie brute, de sa simplicité surgit l’émotion : un frisson de légende. Des verres qui trinquent au port, un calvaire en hiver, un phare qui vous fait de l’oeil… On vibre toute l’année pour son sens inné de la fête, pour sa chaleur humaine. Juste la vie qu’on aime !

    https://www.tourismebretagne.com/

    En collaboration avec

    Office de Tourisme de la Côte des Légendes

    La Côte des Légendes ne se visite pas, elle se raconte. Entre dunes et blocs de granit battus par les embruns, chaque pierre semble garder un secret, chaque chemin mène à une histoire qu’on n’attendait pas. À Meneham, un corps de garde s’est glissé entre deux rochers, un peu plus loin, le phare de Pontusval veille toujours sur l’horizon. Dans les terres, la basilique du Folgoët doit son nom à la légende de Salaün, le « fou du bois », et Lesneven la sienne à un comte venu, dit-on, chasser des pillards normands. Ici, on n’explique pas les légendes : on les laisse continuer de vivre.

    https://www.cotedeslegendes.bzh/

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