Courchevel, été 2026. Cet été, on a troqué les skis contre les chaussures de randonnée. On file vers les lacs, on déjeune au soleil, on regarde les vaches gagner les alpages et les plus téméraires s’élancer du tremplin. Mais ce qu’on aurait surtout envie de raconter au dos de la carte postale, ce sont les rencontres. Ceux qui gardent un refuge, fabriquent du Beaufort, montent à cheval ou perpétuent la fête de la Madelon. Ceux qui sont nés ici, ceux qui ont choisi d’y rester. Car c’est aussi cela, Courchevel : une montagne vivante, joyeuse et attachée à ses racines.
À mesure que l’on monte vers Courchevel, les clichés remontent eux aussi. Les palaces, les boutiques de luxe, les soirées où brillent autant les vitrines que les coupes de champagne. Une image qui colle à la station, parfois au point de faire oublier tout le reste.
Pourtant, la route raconte déjà une autre histoire. Elle traverse les villages et les hameaux, grimpe de Saint-Bon à Courchevel Le Praz, puis poursuit vers les différents étages de la station. Sur les bas-côtés, les affiches annoncent un trail, la traditionnelle fête de la Madelon, une compétition internationale de saut à ski. Ici, l’été ne ressemble pas à une longue attente avant le retour de la neige… On se retrouve, on fête, on court, on saute, bref, on vit dehors !
Et puis Courchevel n’est pas née avec les strass et les paillettes. Derrière la station mondialement connue, il y a des villages, une histoire ancienne, des familles installées ici depuis des générations et des traditions auxquelles on tient. Plus on monte, plus cette évidence s’impose : Courchevel n’est pas une, mais multiple. « Il y a plusieurs Courchevel », nous glissera d’ailleurs Jean-François Van Cleef, revenu vivre ici il y a quelques années. Celle des grands hôtels, bien sûr, mais aussi celle des alpages, des fêtes de village, des copains que l’on retrouve, des enfants qui grandissent au pied des montagnes et de ceux qui choisissent d’y revenir. Une station vivante, familiale, qui ne se résume décidément pas à son image d’hiver. Et sous le soleil de juillet, une petite phrase finit par nous accompagner : oui, à Courchevel, la vie est belle.

Bonjour du Praz
Il est neuf heures, au Praz. C’est ici que bat le cœur historique de Courchevel, dans ce village d’origine qui existait bien avant les stations d’altitude. Ce matin, c’est au centre équestre que l’animation commence. Les enfants ajustent leurs bombes, récupèrent leurs montures et attendent avec impatience le début du cours. Derrière la carrière, les sommets remplissent le décor. Il flotte ici quelque chose qui ressemble furieusement aux vacances.
On les regarde partir au pas, avec cette question qui nous traverse : ont-ils seulement conscience de la chance qu’ils ont de monter à cheval ici ? De pouvoir grandir avec pour terrain de jeu les forêts, les alpages et les montagnes de Courchevel ? Anabelle Chardon nous avouera un peu plus tard qu’elle-même a mis du temps à s’en rendre compte. Petite, tout cela était simplement son quotidien : « On allait chercher le pain avec nos poneys, on allait chercher des bonbons dans le village sur nos poneys. » À sept ans, elle partait déjà avec eux jusqu’au refuge du Grand Plan, pour une journée ou parfois une nuit là-haut.
Pour Pauline Chardon aussi, les chevaux sont une histoire de famille. Lorsque nous la rencontrons, elle s’apprête justement à prendre en charge le premier groupe d’enfants. Elle gère aujourd’hui le centre avec son compagnon Axel, épaulée notamment par sa cousine Anabelle. Pauline n’a pas vraiment choisi les chevaux : ils ont toujours été là. « J’ai des photos où je dois avoir un ou deux ans et je suis déjà sur un poney », sourit-elle. Ses parents ont créé le lieu, d’abord tourné vers le tourisme équestre pendant les mois d’été. Elle en a ensuite repris les rênes et développé une activité de centre équestre ouverte sur une plus grande partie de l’année.
Chez les Chardon, l’attachement au pays remonte bien plus loin que la station elle-même. La famille est installée ici depuis plusieurs générations, « bien avant la création de la station », raconte Pauline. Son père avait connu Courchevel avant les routes et les pistes de ski, puis assisté à sa transformation. Pauline, elle, n’est partie que le temps de ses études avant de revenir rapidement. Difficile, visiblement, de rester longtemps loin d’ici.
Le cours commence. Dans la carrière, les enfants trottent en file indienne, rient, s’appliquent, recommencent. Pauline donne ses consignes pendant que nous rejoignons Anabelle quelques mètres plus loin, derrière le comptoir de la petite buvette. Un café, quelques tables, des habitués qui passent dire bonjour : on comprend vite que l’endroit ne se résume pas aux chevaux. On y mange une omelette ou une salade, les jeunes restent parfois déjeuner après leur stage et donnent un coup de main l’après-midi. « C’est un bar de quartier, en fait », résume Anabelle. Un centre équestre, certes, mais aussi un lieu où l’on vient se retrouver, discuter, regarder passer la journée.
Anabelle connaît elle aussi Courchevel par cœur. Ses parents tenaient un restaurant à Courchevel Village, elle a grandi sur les skis, fréquenté le club, puis découvert les poneys avant de ne plus vraiment les quitter. Après un master en marketing à Chambéry, elle est revenue travailler ici, enseignant le ski l’hiver et retrouvant les chevaux lorsque les beaux jours arrivent. « Quand tu travailles de tes deux passions dans ton village, que demander de plus ? »
L’été tient d’ailleurs une place particulière dans son cœur. Après l’effervescence de l’hiver, Courchevel retrouve un autre rythme. Les amis que l’on a peu vus pendant la saison se retrouvent. On marche, on fait du vélo, on improvise un pique-nique le soir dans les alpages. Pauline aime elle aussi ce changement permanent. La neige, puis l’été, puis ces intersaisons où « il n’y a que la nature, le calme ». « On a l’impression de ne pas avoir de monotonie, ça change tellement tout le temps », nous dit-elle.
C’est en quittant Courchevel pour ses études qu’Anabelle a véritablement pris la mesure de tout cela. Un matin, en revenant de Lyon, elle se souvient avoir levé les yeux vers les montagnes. La lumière était belle, différente encore de celle de la veille : « Je me suis dit : waouh. Nulle part ailleurs je n’ai cet endroit où je me sens tellement chez moi. » Depuis, elle ne se lasse pas de ces spectacles ordinaires : une fin de journée au lac de la Rosière, un bivouac sous les étoiles, un coucher de soleil entre amis.
Dans la carrière, les enfants poursuivent leur cours comme si le décor n’avait rien d’exceptionnel. Peut-être faut-il justement avoir quitté un jour cette montagne pour apprendre à la regarder autrement. Nous, ce matin-là, on se contente de la regarder avec eux.
Là-haut, au Grand Plan
Il est onze heures. Le soleil est haut, la chaleur s’installe, mais l’air fraîchit à mesure que l’on grimpe. Depuis Courchevel 1850, il suffit de marcher quelques dizaines de minutes pour changer de décor. La station disparaît derrière nous, les remontées mécaniques aussi. Le chemin s’enfonce dans une montagne verte et fleurie, aux portes du parc national de la Vanoise. À mesure que l’on avance, le paysage s’ouvre. Entre les sommets, le Mont-Blanc finit par apparaître. Les marmottes sifflent dans les prairies, les lacs Merlet accrochent la lumière et, quelques mètres plus tard, un renard traverse tranquillement notre chemin. Difficile de rêver meilleure carte postale ! La randonnée n’a rien d’une expédition. Quelques montées, juste ce qu’il faut pour mériter le déjeuner.
Au détour du sentier, justement, quelques bâtiments de pierre et de bois se détachent enfin dans le vert. Nous voilà au refuge du Grand Plan. À peine arrivés, Mathieu Mugnier, employé du refuge, nous lance, tout sourire : « Welcome to paradise ! » Difficile de le contredire. Sur la terrasse, les randonneurs enlèvent leurs sacs, commandent quelque chose à boire et prennent le temps. À l’intérieur, ça s’active en cuisine. L’équipe plaisante, se chambre, court d’une table à l’autre. L’ambiance est joyeuse, presque familiale.
Depuis quelques semaines, c’est Julie Blanc qui veille sur ce petit monde. À 27 ans, elle entame sa première saison comme gardienne du Grand Plan, mais certainement pas sa première saison en refuge. Pendant six ans, elle a travaillé dans le massif du Mont-Blanc, quatre années au refuge du Goûter puis deux au refuge Albert-Ier. Après les glaciers et les refuges de haute altitude, la voilà revenue sur ses terres. « Moi, je suis de Courchevel, donc c’est un retour à la maison. »
Et quelle maison. Julie a grandi au Praz, mais une bonne partie de ses souvenirs d’enfance se trouve ici, quelques centaines de mètres plus haut. Son père, Lionel Blanc, a tenu le refuge pendant une quinzaine d’années. Elle y a passé ses étés, observé la vie là-haut, les randonneurs de passage, les repas que l’on prépare, les soirées qui s’étirent et cette drôle de petite communauté qui se forme, le temps d’une nuit, entre gens qui ne se connaissaient pas quelques heures auparavant. « Mes souvenirs d’enfance, c’est dans ce refuge-là », nous confie-t-elle simplement.
Lionel était devenu ici une figure. Pendant plus de dix ans, il avait fait du Grand Plan un refuge où l’on venait autant pour la montagne que pour l’accueil. Sa disparition dans un accident en montagne, en 2013, a laissé un vide immense. Julie, elle, est partie apprendre le métier ailleurs. Comme si, avant de revenir, il fallait d’abord tracer son propre chemin. Aujourd’hui, reprendre ce refuge possède forcément une saveur particulière. Pas question pourtant de vivre uniquement dans les souvenirs : elle est là pour écrire la suite.
Et la vie de gardienne ne laisse guère le temps de regarder passer les marmottes. Réservations, cuisine, approvisionnement, accueil des randonneurs, nuits sur place : pendant la saison, le refuge devient tout son quotidien. « C’est refuge, refuge, refuge. T’as pas de vie en bas », sourit-elle. Avant d’ajouter presque aussitôt : « C’est pas plus mal. Moi, c’est ce que j’aime, être en montagne. » Le Grand Plan n’a d’ailleurs rien des grands refuges qu’elle a connus auparavant. Là où le Goûter pouvait accueillir plus d’une centaine de personnes, ici, vingt-cinq couchages suffisent à remplir la maison : « C’est beaucoup plus petit, beaucoup plus chaleureux. » On prend le temps de discuter, de conseiller une balade, d’échanger quelques mots avec ceux qui arrivent. Et surtout, l’équipe s’est construite autour de jeunes du pays, eux aussi profondément attachés à cette vallée.
À midi, les assiettes commencent justement à sortir de la cuisine. Pour nous, ce sera diots/polenta, un plat emblématique du coin. Après la marche, le plat semble avoir été inventé spécialement pour cet instant. Puis arrive la tarte aux myrtilles. Il faudrait sans doute trouver quelque chose de plus raisonnable à écrire, mais à cet instant précis, on n’en voit franchement pas l’intérêt.
Autour de nous, certains repartiront vers la vallée, d’autres poursuivront leur randonnée et quelques-uns resteront dormir. Julie, elle, ne bougera pas. Depuis le début de la saison, elle n’a même pas encore ressenti le besoin de redescendre passer une nuit chez elle. « Je préfère dormir là que dormir en bas ! » Et on comprend pourquoi. Le refuge derrière nous, les lacs un peu plus bas, et les sommets tout autour. À Courchevel, il aura finalement suffi d’une petite heure de marche pour se retrouver au bout du monde. Ou, comme le disait Mathieu à notre arrivée, au paradis.
Le goût des montagnes
À Courchevel, la montagne se regarde, mais elle se goûte aussi. Et cet après-midi, notre carte postale prend des saveurs pour le moins contrastées : quelques heures seulement vont nous mener d’une meule de Beaufort à… un grain de poivre cultivé sur les pentes savoyardes. Deux histoires que tout semble opposer, sinon une même envie de faire avec ce que la montagne offre.
Retour au Praz. Ce matin encore, les vaches paissaient plus haut, dans les alpages. Leur lait, lui, a déjà fait le chemin inverse. Chaque jour, il redescend jusqu’à la petite fromagerie installée au cœur du village, où Kévin s’affaire devant les cuves. Ici, pas vraiment de décor de carte postale : de la chaleur, de la vapeur, des gestes répétés avec précision et cette odeur de lait chaud qui vous rappelle immédiatement que le Beaufort commence bien avant le travail en fromagerie.
Kévin connaît le fromage depuis longtemps. Il s’est formé à Poligny, dans le Jura, avant de travailler plusieurs années en coopérative. À Courchevel, son travail permet de prolonger au village ce qui commence là-haut, dans les prairies : une herbe riche, des troupeaux qui passent l’été en altitude, du lait collecté chaque jour puis transformé presque aussitôt.
On le regarde travailler quelques instants. Le lait est chauffé, brassé, transformé, puis bientôt pressé et affiné. Une mécanique ancienne, parfaitement réglée, qui relie directement les alpages à la table. Depuis la rue, les vacanciers peuvent apercevoir le fromager à l’œuvre et voir se fabriquer l’un des goûts les plus familiers de la montagne.
Quelques kilomètres plus loin, changement de décor et de registre. La route descend et se faufile jusqu’à La Nouvaz, joli hameau accroché à la pente, avec ses chalets anciens serrés les uns contre les autres. C’est ici que vit Jean-François Van Cleef. Et c’est ici surtout que, depuis presque dix ans, poussent plusieurs centaines de… poivriers. Oui, des poivriers, à Courchevel.
L’histoire commence presque par hasard. Jean-François récupère en 2012 une ancienne maison familiale entourée de terrain. Amateur d’épices, un goût qu’il rattache à ses origines hollandaise, il plante d’abord une sorte de « haie gourmande et piquante ». Puis il constate que certaines espèces s’acclimatent étonnamment bien. Alors l’ancien médecin fait ce qu’il sait faire : il cherche, compare, expérimente. Il répertorie les variétés disponibles en Europe capables de supporter le climat, en teste une dizaine et finit par retenir celles qui lui semblent les plus intéressantes, en privilégiant le goût au rendement.
Le pari avait pourtant de quoi faire sourire. Le poivre évoque davantage le Sichuan ou les routes commerciales d’Asie que les pentes de Courchevel. Mais ici, le terrain argilo-schisteux, la pente et certaines expositions lui offrent des conditions favorables. « La grosse surprise, c’est que le sol est argileux-schisteux et, comme pour la vigne, c’est génial pour faire pousser du poivre », explique Jean-François.
Il nous entraîne entre ses arbustes, s’arrête devant les feuilles, montre les fruits encore sur les branches. Certaines variétés peuvent résister à des températures très basses. Il faut pourtant de la patience : ici, un plant peut attendre près de huit ans avant de réellement fructifier. La récolte reste donc encore confidentielle. L’an dernier, Jean-François dit avoir récolté environ trois kilos. Cette année, il espère doubler. Et il se prend déjà à rêver plus loin : « Je pense que pour les Jeux Olympiques, on aura 30 kilos ! »
Une fois récoltés, les fruits passent environ une semaine au séchoir. Puis leur enveloppe s’ouvre et libère une petite graine noire. Contrairement au poivre classique issu d’une liane tropicale, c’est ici le péricarpe (l’enveloppe du fruit) que l’on consomme. « C’est un peu comme si vous aviez du zeste de citron », résume Jean-François. Particulièrement aromatique, son poivre possède une personnalité assez éloignée de ce que l’on imagine en tournant machinalement un moulin au-dessus d’une assiette.
Jean-François ne s’est pas contenté d’en faire une curiosité de jardin. Pour pouvoir vendre sa production, il est devenu officiellement agriculteur. Les chefs et artisans commencent à s’y intéresser, certains imaginent des bières, d’autres des vinaigres, des spiritueux ou des recettes qui exploitent aussi les feuilles. La production reste petite, mais l’idée a pris racine.
Il sourit lorsqu’on évoque avec lui cette image parfois figée de Courchevel. Lui-même y est revenu après une vie passée ailleurs, retrouvant une maison familiale et les montagnes de son enfance. Ses meilleurs souvenirs ? « La montagne l’été », répond-il, évoquant les sommets de la Vanoise parcourus pendant des années. Puis il résume finalement la station mieux que nous ne saurions le faire : « Il y a autant de Courchevel que l’on veut. »
Du Beaufort fabriqué au cœur du Praz à ces arbustes qui ont trouvé leur place à La Nouvaz, Courchevel sait décidément surprendre. « La vie est belle ! » comme dirait Jean-François, et plutôt bien assaisonnée.
Courchevel, une histoire enracinée
Cette belle journée d’été touche à sa fin. Nous retrouvons David Dereani sur le toit de la médiathèque du Praz. Guide conférencier, enfant du pays, il connaît les lieux par coeur : les noms, les dates, les transformations, mais aussi les détails qui permettent de comprendre ce qu’il y avait avant les pistes, les hôtels et les remontées mécaniques.
David est né ici. Sa mère est originaire du village et son père, Italien du Frioul, est arrivé adolescent dans les années 1950 pour travailler sur les premiers chantiers de la station. Une histoire qui ressemble à celle de nombreuses familles venues participer à la grande transformation de la montagne après-guerre. Lui a étudié le tourisme avant de devenir guide conférencier en 2003. Et s’il a travaillé ailleurs, notamment à Paris, la comparaison l’a plutôt conforté dans son choix de vie. « Courchevel, c’est un art de vivre, un mode de vie, parce qu’on est proches de la nature », nous dira-t-il.
Le guide nous montre d’abord la forme même du village du Praz, ce bâti compact typique des montagnes, pensé à la fois pour se protéger des risques naturels et conserver autour des maisons le maximum de terres agricoles. Jadis, les jardins potagers étaient au plus près des habitations, puis venaient les prés, les pâtures et les zones de fauche. Plus haut encore, les familles montaient progressivement vers les « montagnettes », puis vers les alpages avec les troupeaux.
Avant le ski, Courchevel était donc d’abord une terre agricole. Un territoire organisé autour des saisons, du bétail, du foin et de la fabrication du fromage. Et, détail que l’on aurait presque tendance à oublier aujourd’hui, c’est d’abord l’été qui attire les premiers visiteurs. Les promeneurs viennent chercher les lacs et la montagne, des auberges ouvrent pour les accueillir, puis quelques skieurs commencent à fréquenter les pentes durant l’hiver. Le véritable basculement viendra après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les sports d’hiver deviennent une nouvelle économie capable d’enrayer le départ des jeunes vers les villes et les usines de fond de vallée.
Courchevel 1850 naît alors d’une idée plutôt révolutionnaire pour l’époque : ne plus développer une station autour d’un village existant, mais en dessiner une entièrement nouvelle sur un alpage. « Tout cela est pensé sur le papier », explique David. Une page presque blanche, aménagée par le département de la Savoie, qui préfigure les grandes stations françaises créées quelques années plus tard.
Mais au Praz, l’histoire n’a jamais vraiment quitté le décor. Elle cohabite avec le présent, parfois de manière assez spectaculaire. David nous entraîne jusqu’au pied des tremplins de saut à ski. Les grandes structures que l’on voit aujourd’hui ont été réalisées pour les Jeux olympiques d’Albertville de 1992, mais là encore, l’histoire remonte bien plus loin : dès 1935, un premier tremplin est construit exactement dans ce secteur et des compétitions y sont organisées. Presque un siècle plus tard, le site accueillera de nouveau des épreuves lors des Jeux d’hiver des Alpes françaises en 2030. Et c’est peut-être cela qui frappe le plus en marchant avec David : à Courchevel, hier et aujourd’hui semblent constamment se répondre. Et pour s’en rendre compte, il suffit parfois de s’asseoir avec ceux qui ont vu les changements de leurs propres yeux.


C’est ainsi qu’il nous présente François, Marc et Marie-Claude à l’Ecole Buissonnière, un lieu pensé pour les seniors au coeur du village. Ils font partie de ces figures locales qui ont connu une station bien différente de celle d’aujourd’hui. Ils se souviennent de l’ancienne patinoire extérieure, des équipements qui se sont construits peu à peu, particulièrement dans les années 1970 et 1980. Certains sont nés ici, d’autres y sont arrivés il y a plusieurs décennies avant de ne plus vraiment repartir. « On est bien toute l’année », nous glisse l’un d’eux. Puis vient cette phrase qui commence décidément à nous poursuivre : « Moi, je trouve qu’on a une belle vie.«
On pourrait imaginer ces anciens uniquement tournés vers leurs souvenirs. C’est tout l’inverse. Ils sont aujourd’hui bénévoles lors des grands événements organisés à Courchevel, présents quand la station accueille des compétitions internationales, heureux de participer encore à cette histoire qui continue de s’écrire. Témoins d’hier, acteurs d’aujourd’hui. Ils racontent aussi cette dimension villageoise qui subsiste malgré la taille et la renommée de la station : les associations, les rencontres entre habitants, les générations qui continuent de se croiser. L’un d’eux insiste sur ce « lien social que la commune préserve ». À Courchevel, le patrimoine, qu’il soit matériel ou immatériel, n’est pas seulement quelque chose que l’on conserve. Il continue de vivre, au milieu des villages, des fêtes et de ceux qui en portent encore la mémoire.



La fête au village
La journée pourrait s’arrêter là. Les jambes commencent à tirer un peu, et le Praz retrouve cette lumière de fin d’après-midi qui donne envie de prolonger encore un peu les vacances. À Courchevel, les journées d’été se terminent régulièrement en moments de convivialité !
Nous retrouvons Louis Blanc, que tout le monde appelle Loulou ici, et Rémi Chevassus alors que les préparatifs de la Madelon battent leur plein. Ici, la fête n’est pas un simple rendez-vous dans le calendrier estival. Elle appartient au village. On s’y retrouve, on tient la buvette, on prépare à manger, on donne un coup de main. Et surtout, l’association de la Route des Tommes se charge chaque année d’un rituel particulièrement attendu : la grande soupe, brassée dans un chaudron de 600 litres puis servie directement dans des miches de pain creusées pour l’occasion. Dans la soupe : pois cassés, fèves, pommes de terre et quelques secrets que chacun semble connaître sans forcément vouloir les coucher sur le papier. « On la sert dans une boule de pain. On la creuse avant, comme ça elle rassit un peu et elle sert de récipient », nous explique Rémi.
Autrefois, les fêtes de village étaient précisément ces moments où les habitants des différents hameaux pouvaient enfin se retrouver. La commune offrait la soupe, chacun arrivait avec son pain, sa charcuterie ou son fromage, puis tout le monde s’installait autour du lac ou dans le village pour partager le repas. « C’était un moment de festivité où tout le monde se retrouvait », raconte Loulou. La Madelon d’aujourd’hui prolonge un peu cette habitude. Mais pour Loulou et Rémi, elle permet surtout de faire vivre une autre mémoire : celle de la Route des Tommes.


Il faut alors remonter de deux ou trois siècles, à une époque où la montagne était encore entièrement agricole. Les familles fabriquaient des fromages d’une dizaine de kilos qu’il fallait ensuite aller vendre. Descendre vers la vallée signifiait payer des droits de passage successifs. Alors, à l’automne, après la démontagnée, les hommes chargeaient leurs tommes sur des mulets et prenaient la direction des cols. La caravane gagnait le col de la Vanoise, descendait vers Termignon puis Lanslebourg, franchissait le Mont-Cenis et poursuivait vers le val de Suse et Turin. « C’étaient les commerçants de l’époque », résume Rémi. Les fromages partaient dans un sens. Au retour, les mulets ramenaient de la soie, du matériel, des bijoux, parfois des épices.
Avant le rattachement de la Savoie à la France en 1860, cette route ne conduisait d’ailleurs pas vraiment vers « l’étranger » : elle traversait un même espace savoyard. Puis les frontières changent, le chemin de fer arrive, les échanges se réorganisent et les caravanes finissent par disparaître. La route, elle, demeure dans les mémoires.
Il y a quelques décennies, Alain Chardon décide de refaire le voyage des anciens avec des mulets. L’idée plaît, d’autres le rejoignent et l’association se structure peu à peu. Depuis, Loulou et Rémi tentent de préserver cette histoire en reprenant la route dès qu’ils le peuvent. Une aventure qui devient toutefois de plus en plus difficile. « Nous, on vieillit, les mulets aussi », sourit Rémi. Partir plusieurs jours jusqu’au pied du Mont-Cenis demande une logistique importante et coûteuse. C’est précisément pour financer ces expéditions que l’association tient la restauration et la buvette lors de la Madelon et organise aussi le bal du 13 juillet.
« À l’époque, les anciens disaient que la montagne, c’était neuf mois d’hiver et trois mois d’enfer », raconte Loulou Trois mois seulement pour faire les foins, produire, stocker et préparer ce qui permettrait de passer le reste de l’année. Il se souvient de la neige qui tombait en quantité, des toits qu’il fallait décharger, des alpages où travaillaient autrefois bien davantage de monde. Pourtant, ni Loulou ni Rémi ne semblent vouloir transformer cette mémoire en musée. « Nous, on vit toujours ça au présent », insiste Loulou. Préserver ne signifie pas rejouer le passé à l’identique, mais garder suffisamment d’histoires et de rendez-vous pour que les générations suivantes sachent d’où elles viennent.
On était venus chercher l’été à Courchevel et on repart avec bien davantage. C’est peut-être cela, finalement, une carte postale réussie. Pas seulement une belle image que l’on glisse dans une boîte aux lettres, mais tous ces petits souvenirs que l’on aurait envie d’écrire au dos. Et ici, on aurait encore beaucoup à raconter. Alors quand vient l’heure de signer, les mots viennent naturellement : à Courchevel, la vie est belle. Et quelque chose nous dit que l’on reviendra.
Où manger ?
- Refuge du Grand Plan : au fond de la vallée des Avals, aux portes du Parc national de la Vanoise, cette ancienne fromagerie reconvertie en refuge, accessible à pied ou en VTT électrique, propose des repas de montagne pour le déjeuner et le dîner, face aux alpages et aux glaciers.
- L’Épicerie du Praz : au Praz, une épicerie fine mettant à l’honneur les produits locaux et de saison, où l’on vient aussi pour un sandwich canaille ou une pâtisserie maison.
- Chalet du lac de la Rosière : au lac de la Rosière, un petit chalet au bord du torrent où l’on savoure une cuisine simple à base de produits locaux, galettes de sarrasin, tartes au beaufort ou crêpes bio, en terrasse ombragée l’été.
Où dormir ?
- Les Monts Charvin : à Courchevel 1850, un boutique-hôtel 3 étoiles au cœur d’un authentique chalet savoyard, composé de 19 chambres cocons, un salon-bar avec cheminée et un restaurant, pour un séjour chaleureux et sans esbroufe.
- Refuge du Grand Plan : au fond de la vallée des Avals, aux portes du Parc national de la Vanoise, un refuge de montagne accessible à pied ou en VTT électrique, avec nuitées en dortoirs ou petites chambres, coin détente, bibliothèque et jeux, pour une étape simple entre randonnée et escalade.
Comment venir ?
- En train : Courchevel est accessible depuis Paris via la gare de Moûtiers-Salins-Brides-les-Bains, desservie en TGV direct en un peu moins de 5 h depuis Paris Gare de Lyon. De la gare de Moûtiers, la ligne S65 (Altibus) rejoint directement Courchevel en 30 minutes. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site SNCF Connect.
- À vélo : Courchevel fait partie du massif de la Vanoise et se prête aux cyclistes grimpeurs, avec la montée mythique vers Courchevel 1850 régulièrement empruntée par le Tour de France, ainsi que des liaisons vers les cols voisins de la Loze et de la Saulire. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site France Vélo Tourisme.
- En voiture : Courchevel est accessible depuis Paris par l’A6 puis l’A43 en direction d’Albertville et Moûtiers. Comptez environ 6 h 30 depuis Paris. Pour planifier vos itinéraires, rendez-vous sur ViaMichelin ou Mappy.