Sur les flancs des vallées haut-alpines, une silhouette épineuse se distingue, chargée de petites baies orangées : l’argousier. Autrefois, les anciens partaient le cueillir en montagne. Ils en connaissaient la force, la valeur, le goût du remède. Puis la plante est tombée dans l’oubli. Trop sauvage, trop épineuse, trop loin des circuits modernes. Aujourd’hui, une filière locale renaît autour de cette plante aux mille vertus. Producteurs, artisans, chercheurs transforment ses baies en confitures, jus, huiles et cosmétiques.
Dans les Hautes-Alpes, l’argousier n’a rien d’une découverte récente pour qui connaît ces vallées. L’arbuste s’y est installé depuis des millénaires et y prospère grâce à un équilibre naturel favorable : des hivers rigoureux, des étés secs et un ensoleillement généreux en altitude. Il ne craint ni le vent, ni l’humidité, ni la sécheresse. Ses racines profondes fixent les sols fragiles, ses épines repoussent les prédateurs, et ses baies concentrent, comme pour se défendre du monde extérieur, une énergie nutritive remarquable.
Longtemps, les habitants de ces vallées ont su tirer parti de ce que la montagne leur offrait. L’argousier faisait partie du quotidien : on le cueillait à l’automne, lorsque ses grappes orangées arrivaient à maturité, pour en faire des remèdes contre le froid, la fatigue, les maux de l’hiver. « Mes grands-parents en parlaient comme d’une plante qui redonne de l’énergie », nous dira Christine Reynier, productrice et directrice de la maison Gayral-Reynier, dans le Champsaur.

Cette réputation a même dépassé les frontières des vallées. Dans les années 1970 et 1980, la firme allemande Weleda, pionnière des produits naturels et biologiques, venait s’approvisionner directement dans les Hautes-Alpes. Des cueilleurs locaux récoltaient alors les baies sauvages pour alimenter ses laboratoires. L’argousier haut-alpin bénéficiait d’une qualité reconnue, d’une véritable identité. Le territoire fournissait un trésor que d’autres, au loin, savaient déjà apprécier.
Puis la plante est peu à peu tombée dans l’oubli. Les cueilleurs ont vieilli, les savoir-faire ne se sont pas transmis et les circuits d’approvisionnement ont évolué. L’argousier est resté là, enraciné dans les montagnes, mais progressivement délaissé. Trop contraignant à récolter, trop confidentiel pour intéresser les grandes enseignes, trop sauvage pour entrer dans les cases du marché moderne.
Mais dans les Hautes-Alpes, la nature a horreur du vide ! Et c’est le propre de ce territoire, premier département bio de France, avec plus de 40% de ses surfaces agricoles certifiées bio ou en conversion, que de révéler des femmes et des hommes profondément attachés à ce que la nature leur confie. Peu à peu, quelques passionnés ont renoué avec cet arbuste oublié. Un cueilleur par-ci, un producteur par-là, un artisan curieux, un laboratoire visionnaire. « On a réalisé qu’on laissait filer quelque chose de précieux », confie Jean-Pierre Labonde, artisan-cueilleur au Plantivore.



Ces initiatives, d’abord isolées, ont fini par se rencontrer, s’organiser, jusqu’à former les premiers maillons d’une filière structurée, notamment autour du programme départemental Végét’Alpes, dédié au développement des plantes à parfum, aromatiques et médicinales. Une dynamique nouvelle s’est ainsi mise en place, portée par la conviction que l’argousier des Hautes-Alpes mérite mieux que l’oubli, et que le territoire qui le fait vivre peut en être l’ambassadeur.
L’argousier, plante sauvage par nature
Cueillette ou culture, à chacun sa méthode
Il est huit heures du matin dans le Queyras. Le soleil n’a pas encore franchi les crêtes quand Jean-Pierre Labonde nous embarque dans son utilitaire. Cuisinier de métier, bourguignon d’origine, il a découvert les Hautes-Alpes enfant, en vacances, et s’est juré d’y revenir un jour pour de bon. Il a tenu parole. Aujourd’hui, à la tête du Plantivore, confiturerie et liquoristerie artisanale installée dans le Parc Naturel Régional du Queyras, il dirige une équipe de treize personnes dont la mission première est d’aller chercher ce que la montagne a de meilleur. Et en septembre, ce que la montagne a de meilleur, c’est l’argousier !



« Quand j’ai repris l’entreprise, je me suis retrouvé à faire les confitures comme à la maison, à la main. J’encaissais les peaux, je retournais les bocaux. Un jour je me suis surpris à dormir ici. Là, je me suis dit qu’il y avait un problème », raconte-t-il en souriant. Ce « problème », il l’a depuis résolu en modernisant l’atelier, en investissant dans des cuves adaptées et une encapsuleuse automatique. Mais une chose n’a pas changé : la cueillette, et ici, chacun met la main à la branche : « La force du Plantivore, c’est la polyvalence de l’équipe. La cueillette fait partie intégrante du travail de tous. »
Dans le Queyras, Jean-Pierre revendique une cueillette raisonnée. La règle est simple : toujours laisser un tiers. Un tiers pour le chevreuil, pour les oiseaux, pour le regarnissage naturel. Puis, on s’éloigne de deux cents mètres, et l’on ne revient pas trop tôt. « Sauvage, ça veut dire que la plante pousse seule, qu’on ne l’a pas mise en terre. Mais nos paysages ne sont pas si sauvages, la main de l’homme est partout. Ce qui est sauvage, en revanche, c’est notre manière de récolter. » Ici, tout se fait à la main. Les branches épineuses griffent, les grappes résistent. Il faut de la précision, de la patience et une vraie connaissance de l’arbuste.
Cette année, la récolte sera modeste : à peine une centaine de kilos. En cause, le calendrier… et la concurrence du marmottier, dont la période de cueillette tombe au même moment que celle de l’argousier. « L’argousier passe encore après. Mais on aura de quoi préparer les sirops et les confitures », explique Jean-Pierre. Une réalité qui rappelle ce qu’implique la cueillette sauvage : composer avec le rythme du vivant, accepter ce que la nature offre et le moment qu’elle choisit.
À quelques vallées de là, dans le Champsaur, Christine Reynier a opté pour une autre voie. Cogérante de la Maison Gayral-Reynier, fondée en 1980 par Jean-Pierre Gayral, pionnier du bio dans les Hautes-Alpes, elle et son mari Bernard ont hérité d’une philosophie et l’ont prolongée à leur façon. Ici, l’argousier est cultivé. Un verger planté avec soin par un agriculteur partenaire, des parcelles conduites en agriculture biologique, une production maîtrisée de bout en bout. « On avait fait des analyses comparatives entre le sauvage et le cultivé. Le taux de vitamine C était plus élevé dans le sauvage. Mais cela tient surtout à la variété, pas forcément au mode de culture. » Une nuance importante, que Christine pose avec la précision de quelqu’un qui a passé des années à observer, analyser, questionner.
Car la Maison Gayral-Reynier ne se contente pas de récolter : elle transforme, distille, presse, conditionne. Et Christine connaît son argousier dans les moindres détails. « Plus la baie est acidulée, plus elle contient de vitamine. On le sent, on le goûte. Comparez un jus d’orange à un jus d’argousier : ça fait grimacer, mais c’est un bon signe ! » Dix fois plus de vitamine C qu’un kiwi, trente fois plus qu’une orange… les chiffres donnent le vertige. Mais c’est surtout le goût vif et tranchant qui convainc ou surprend.
Entre Jean-Pierre et Christine, le débat sauvage versus cultivé est finalement moins un désaccord qu’une complémentarité. L’un assume l’incertitude de la cueillette, la dépendance aux conditions climatiques et la rareté qui fait la valeur. L’autre mise sur la régularité, la traçabilité et la capacité à répondre à la demande. « On peut cultiver l’argousier comme s’il était sauvage, tellement la plante est rustique », souligne d’ailleurs Jean-Pierre. « Même dans un verger, elle garde son caractère », ajoutera Christine. Au final, c’est la plante elle-même qui impose sa loi, plus forte que tous les débats humains.


Ce qui réunit ces deux approches, c’est une même conviction profonde : l’argousier a sa place ici, nulle part ailleurs avec cette qualité-là. Et Jean-François Gonfard, dirigeant d’Altiflore, ne dira pas le contraire. Pharmacien de formation, agriculteur de cœur et passionné de plantes depuis toujours, il explique : « Le froid de l’hiver et la sécheresse de l’été obligent la plante à concentrer ses vitamines. C’est pour ça qu’elle a toujours été ramassée ici. C’est vraiment une plante qui appartient à ce territoire. »
Jean-François le sait mieux que quiconque. Il a commencé à travailler l’argousier dix ans avant même de bâtir son atelier, au tournant des années 2000. Les baies qu’il utilise viennent d’Allemagne, il l’assume, tout en s’efforçant de replanter localement. « La structuration de la filière aidera à relever le défi de la quantité, puisque la qualité est déjà là. » Car une plantation d’argousier, ça ne s’improvise pas : il faut compter cinq ans entre la bouture et la première récolte digne de ce nom. « Entre le moment où l’on se dit « tiens, je vais faire une bouture de cet arbuste parce qu’il a de beaux fruits » et celui où l’on ramasse, il faut cinq ans. Donc il faut de la patience. » De la patience et une vision à long terme : deux qualités que cette micro-filière semble avoir en abondance.
Petites baies, grandes saveurs
La baie d’argousier est modeste par la taille, mais grande par le goût. Qu’on la cueille, qu’on la presse, qu’on la cuit ou qu’on la congèle, elle dévoile une personnalité singulière : vive, acidulée, presque exotique, à mi-chemin entre l’ananas et les agrumes, avec une intensité qui surprend à chaque bouchée. « C’est un goût clivant, admet Jean-Pierre Labonde. Mais ceux qui aiment, ils reviennent. »
Au Plantivore, l’argousier se décline en sirop, confiture et gelée. Des recettes affinées au fil du temps par un chef cuisinier devenu artisan des saveurs sauvages. « Si ce n’est pas bon, ça ne sort pas de l’atelier ! » Le sirop est peut-être la plus belle réussite : un équilibre subtil entre fraîcheur acidulée et douceur sucrée, qui éveille les papilles sans les brusquer. On comprend que les randonneurs de passage dans le Queyras repartent souvent avec quelques bouteilles dans le sac.
À la Maison Gayral-Reynier, c’est le jus pur qui est la signature. Un jus pressé à froid, extrait avec une précision d’orfèvre. Les branches sont chargées dans un vieux pressoir qui monte lentement jusqu’à deux cents bars, sans jamais broyer la graine, sans jamais forcer le bois. « Cinq kilos de baies pour un litre de jus. C’est à peu près ça. » Le résultat est concentré, puissant en bouche comme pour révéler son intensité vitaminée. Alors on le dilue, on le dose, on l’apprivoise. Et l’on comprend pourquoi Christine a, elle aussi, une clientèle fidèle qui vient chaque automne chercher sa cure pour affronter l’hiver. « C’est un tonique naturel. En complément d’une alimentation équilibrée, le jus pur redonne du tonus. Nos clients alpins le savent. »


Mais c’est peut-être Jean-François Gonfard qui a trouvé la façon la plus inattendue (et la plus irrésistible !) de faire aimer l’argousier au plus grand nombre. Chez Altiflore, à Chabottes, au cœur du Champsaur, il fabrique des glaces artisanales. Et parmi elles, un sorbet à l’argousier qui est devenu, au fil des années, la spécialité de la maison. L’aventure tient presque du hasard : « Un responsable d’une grande société de distribution m’a contacté et m’a dit : est-ce que vous avez un sorbet à l’argousier ? C’était le début de l’argousier. On a participé à faire connaître la plante. » Jean-François accepte, peaufine sa recette aux côtés de Jean-Jacques Borne, Meilleur Ouvrier de France glacier, et le succès est immédiat. « Et puis le malheur, c’est qu’en même temps, le monsieur nous a dit : faites-nous de la myrtille, du génépi… On a pris le bouillon complet. » Trop de boulot, trop vite. Il a fallu trancher, et l’argousier a un temps disparu de la vitrine.
Aujourd’hui, il fait son retour, mais sous une autre forme : une crème glacée. Une recette tout en équilibre, où la vivacité de la baie dialogue avec la rondeur de la crème. « Les gens qui viennent au magasin, ils voient le musée (dédié à l’argousier), ils s’arrêtent, ils goûtent. Et ils achètent. » La curiosité devient plaisir, et le plaisir fidélité !



Ce qui frappe, au fil de ces premières rencontres, c’est la cohérence de ces femmes et ces hommes autour d’une même conviction : l’argousier n’est pas qu’une plante. C’est un produit identitaire, un marqueur de territoire, une fierté locale dont chacun se sent, à sa manière, dépositaire.
L’innovation au coeur des Hautes-Alpes
Une plante, mille vertus
Si le sirop, le jus ou la crème glacée font chavirer les papilles, l’argousier ne se limite pas aux plaisirs de la table. Derrière sa vivacité gustative se cache une plante d’une richesse scientifique vertigineuse. De la gemmothérapie à l’huile de pépin, en passant par la phytothérapie, tout un écosystème local s’organise pour faire de l’argousier un véritable laboratoire d’innovation à ciel ouvert.
Il suffit de s’attarder sur sa composition pour comprendre cet engouement. Non pas pour empiler les données, mais pour comprendre pourquoi cette plante fascine autant ceux qui l’étudient. Vitamine C en concentration exceptionnelle (jusqu’à trente fois plus qu’une orange), vitamines A, E et K, puissants antioxydants, acides gras essentiels rares, oméga 3, 6, 7 et 9, bêta-carotène… Baie, bourgeon, pépin, pulpe : chaque partie de la plante possède ses vertus et ses usages spécifiques. Cette richesse plurielle attire dans les Hautes-Alpes des acteurs passionnés, aux compétences complémentaires, désormais de plus en plus connectés entre eux.
Parmi ces pionniers, le laboratoire Herbiolys, installé sur les hauteurs de Gap, explore l’argousier depuis ses débuts. Céline Articlaux, responsable de marque et naturopathe a passé des années à étudier les effets de la plante sur le corps humain : « En gemmothérapie, nous utilisons le bourgeon d’argousier. Il apporte une vitalité incroyable, du tonus, notamment en période de déprime saisonnière. Et quand les gens le prennent, ils ressentent un mieux-être global », confie-t-elle.
La gemmothérapie : le terme intrigue et mérite qu’on s’y attarde. Cette discipline s’appuie sur les tissus embryonnaires des arbres et arbustes : bourgeons, jeunes pousses, radicelles. Elle trouve son origine dans les travaux du docteur belge Pol Henry, qui a mis en lumière la richesse des bourgeons en cellules totipotentes, des cellules capables de devenir n’importe quelle partie de la plante, bois, feuille, fleur ou fruit. En d’autres termes, le bourgeon concentre toutes les propriétés de la plante avant qu’elle ne se déploie. « Dans un bourgeon de tilleul, par exemple, on retrouve à la fois les vertus des fleurs pour le sommeil et celles de l’aubier pour le drainage », explique Céline. Pour l’argousier, le bourgeon agit principalement sur le système immunitaire et la résistance au froid, un allié précieux lorsque l’hiver s’installe dans les vallées alpines et que les températures chutent brutalement.
Mais la gemmothérapie n’est qu’une face de la médaille. Chez Herbiolys, la plante est aussi travaillée en phytothérapie, cette fois à partir du fruit, mis à macérer dans un mélange d’eau et d’alcool afin d’en extraire les principes actifs sous forme d’extrait hydroalcoolique : « Le fruit est bien plus concentré en vitamine C que le bourgeon. Si l’on cherche une vraie stimulation en vitamine C, il vaut mieux se tourner vers le fruit. En revanche, pour soutenir le système immunitaire ou traverser une déprime saisonnière, la gemmothérapie sera plus adaptée. » Deux approches, deux usages, deux logiques thérapeutiques, et pourtant, toujours la même plante à l’origine.
Ce qui rend Herbiolys unique dans le paysage français, c’est la façon dont ces extraits sont préparés. Le laboratoire est né au début des années 2000, à l’initiative de cueilleurs-botanistes convaincus d’une chose : pour préserver toute la vitalité d’une plante, il fallait la transformer sur son lieu même de cueillette. Les macérations sont ainsi réalisées avec la plante fraîche, directement sur le terrain, dans des bonbonnes en verre préparées à l’avance. L’objectif : conserver ce que les procédés industriels altèrent, comme la chlorophylle, les principes actifs, et, selon eux, quelque chose de plus subtil encore : « On garde la mémoire de la plante, parce qu’on prélève l’eau contenue dans le végétal lorsqu’il est encore frais. Cela apporte d’autres propriétés, liées à la mémoire de l’eau, au message même de la plante. » La démarche peut étonner, mais elle s’appuie sur vingt ans de pratique et une exigence constante. Moins de vingt minutes entre la récolte des bourgeons et leur mise en macération. Deux heures maximum pour les fruits. Une charte interne stricte, sans compromis. « À l’origine, ce n’était même pas une question économique. C’était la conviction que cette méthode pouvait transformer notre manière de nous soigner par les plantes. »
Les bourgeons d’argousier, au passage, ne se récoltent pas sans douleur. « Ils sont minuscules, et très pénibles à cueillir. » Une contrainte que les cueilleurs d’Herbiolys acceptent avec philosophie. Elle fait partie du respect de la plante, de cette éthique du geste qui caractérise tout le travail du laboratoire.
À quelques mètres de là, sur le même site, Karandja explore une autre facette de l’argousier, celle de la cosmétique. Valentin Fayard, responsable de marque, a rejoint l’aventure il y a deux ans avec une ligne directrice claire : « Notre vision part de la matière, de l’humain, de l’environnement. Le commerce n’intervient qu’en dernier maillon. » Chez Karandja, l’argousier se décline en deux produits phares. D’abord un savon solide, saponifié à froid à partir d’huiles françaises de tournesol et d’olive, formulé sans tensioactifs ni émulsifiants. Puis un macérat huileux élaboré à partir des drêches fraîches, ces résidus de pressage que beaucoup écarteraient, mais qui renferment encore une forte teneur en vitamines E et C et en bêta-carotène. « On valorise la plante dans son intégralité. Les drêches sont encore riches en actifs que l’on extrait grâce au corps gras. C’est une extraction par l’huile. » Une logique de valorisation intégrale, fidèle à l’esprit de toute la filière : ici, rien ne se perd, tout se transforme !
Le savon rencontre un véritable succès, aussi bien en local qu’à l’échelle nationale. Sans doute parce que l’argousier demeure une plante rare, intrigante. Mais peut-être aussi pour son côté autobronzant naturel lié au bêta-carotène. Le macérat, lui, s’inscrit davantage dans un registre cosmétique : il nourrit, remplace certaines crèmes autobronzantes, offre un léger effet anti-âge et une action astringente appréciée.
Et puis il y a Flore Alpes. En 2022, Nicolas et Raphaëlle Millon reprennent l’entreprise avec l’envie claire de moderniser une gamme un peu figée et d’en révéler la véritable valeur ajoutée. Celle-ci va les surprendre eux-mêmes. « Ici, l’argousier, c’était surtout le jus : riche en vitamine C, acide, à diluer. C’était l’image que tout le monde en avait. Et nous avons découvert que la vraie richesse, c’est l’huile d’argousier. » Un changement de paradigme total, qui ouvre un nouveau chapitre pour la filière.
Car l’huile d’argousier n’est pas unique, mais double. Il y a l’huile de pulpe, extraordinairement riche en oméga 7, un acide gras rare, reconnu par l’Agence européenne du médicament pour ses effets sur la sécheresse des muqueuses, notamment après la ménopause. Et l’huile de pépin, plus confidentielle, dotée d’un pouvoir antioxydant remarquable, particulièrement réparatrice pour la peau, mais tellement sensible à l’oxydation qu’elle reste difficile à stabiliser. « Il y encore tant à faire en matière d’innovation sur ce produit », affirme Nicolas.
La bataille pour mettre sur le marché une capsule d’huile d’argousier bio mérite d’être racontée en détail. Tous les laboratoires consultés avaient répondu la même chose : impossible. « Vous ne serez jamais bio parce que l’huile de pulpe est trop grasse, pour que la capsule végétale soit étanche il faut rajouter des produits, ça ne passera pas en bio. » Mais Nicolas et Raphaëlle ne s’en sont pas tenus là. Ils ont continué à chercher, à questionner, à tester. Jusqu’à trouver une solution inattendue : une capsule porcine certifiée bio. En creusant, ils découvrent au passage que cette enveloppe libère l’huile dès l’estomac, contrairement aux capsules végétales qui se dissolvent plus loin, dans l’intestin. « On a dit banco. »
Le produit devient rapidement un best-seller. Les retours parlent d’eux-mêmes : « Les avis disent que ça change la vie, notamment pour les sécheresses oculaires. Des personnes qui prenaient trois capsules par jour ont pu réduire. Ça fonctionne ! » La posologie recommandée (330 mg d’oméga 7 par jour, limite fixée par la réglementation européenne) a été optimisée dans un mélange précis : 75 % d’huile de pulpe, 25 % d’huile de pépin, pour maximiser l’apport en oméga 7 tout en équilibrant les oméga 3 et 6. Un dosage qui traduit la rigueur scientifique derrière l’élan entrepreneurial.
Un laboratoire d’idées
Ce qui frappe, quand on passe d’un acteur à l’autre dans cette micro-filière, c’est moins la diversité des produits que la densité des liens qui unissent ces entreprises. Ici, personne ne travaille vraiment seul. Les uns fournissent les matières premières des autres, les uns transforment ce que les autres récoltent, les uns ouvrent des marchés que les autres alimentent.
Au cœur de ce réseau, Acanthis joue un rôle discret mais absolument central. Benoît Articlaux, son fondateur, est le façonnier de la filière. Fabricant et fournisseur de matières premières, spécialiste des extraits de plantes fraîches, il travaille quasi exclusivement en bio pour des marques qui partagent ses valeurs. « On ne fabrique pas à tout prix. Il faut que ce soit un produit 100% plantes, un projet dont on juge que la formulation a suffisamment de principes actifs. » Une exigence qui lui a valu de refuser des commandes lucratives, et une réputation dans le milieu qui vaut toutes les campagnes publicitaires.
L’histoire d’Acanthis est celle d’une conviction qui a failli ne pas survivre à la réalité économique. Des cueilleurs botanistes qui fabriquent pour les autres pour financer leur propre marque. Des mois à monter à Paris rencontrer des anciens directeurs marketing pour tenter de comprendre les codes d’un monde qu’ils ne voulaient pas reproduire. « On a vu qu’en fait il fallait rester soi-même, surtout pas faire comme les autres. Et ça a fonctionné. » Aujourd’hui toutes les activités sont rentables. Et Acanthis fabrique pour des concurrents d’Herbiolys sans que personne n’y trouve à redire, parce que les valeurs, elles, ne sont jamais en concurrence.
C’est dans cet esprit que Karandja a été sauvée de la liquidation. Rachetée par Benoît, relocalisée sur le site, remise dans son élément naturel, les Hautes-Alpes, « berceau des plantes à parfum, aromatiques et médicinales en France, avec plus de 650 variétés sur les 750 référencées. » Un chiffre que Valentin cite avec la fierté de quelqu’un qui sait sur quel territoire il a la chance de travailler. « C’est logique, autant au niveau logistique que des outils de fabrication. Le département est préservé, unique par ses plantes et ses matières premières.«
Et pendant que ces acteurs affinent leurs produits et leurs procédés, un homme travaille en amont pour résoudre ce qui reste le problème central de toute la filière : la matière première. Antoine Ripol, fondateur de l’Huilerie des Alpes, est peut-être le personnage le plus stratégique de tout le reportage. Seule huilerie 100% bio de tout le massif alpin, née d’un constat simple et brutal : « On s’est aperçu qu’on ne produisait pas d’huile sur le territoire. Alors on en a créé. » Deux ans de recherche financés par des fonds européens, un travail de fourmi pour remonter à l’histoire agricole des Hautes-Alpes, identifier les oléagineux potentiels, tester, analyser, recommencer. « Je remontais vraiment loin pour essayer de comprendre le territoire, d’où on venait, ce qu’était le système agricole. »


L’argousier est au cœur de ses recherches les plus ambitieuses… et les plus complexes. Car extraire de l’huile d’argousier dans les Hautes-Alpes, c’est d’abord résoudre un problème variétal. Les pépins locaux ne contiennent que 3 à 4% d’huile, contre 10 à 12% pour les variétés adaptées à la production. « Faire tourner les machines pour 3 % ou pour 9 %, ce n’est pas la même chose. » Des plants sont venus de Roumanie pour essais. Des variétés des pays baltes sont à l’étude. Des parcelles seront plantées dès ce printemps. « De l’huile d’argousier bio France, ça n’existe pas. Donc il y a un vrai enjeu », rappelle l’ingénieur.
Un enjeu cosmétique d’abord : Karandja, Acanthis, Flore Alpes attendent tous cette huile locale pour développer leurs gammes. Un enjeu alimentaire ensuite : compléments alimentaires, capsules, pipettes. Et peut-être, à terme, un enjeu pharmacologique. Car l’huile d’argousier, et Nicolas et Raphaëlle Millon l’ont démontré avec leur best-seller, est reconnue au niveau européen pour ses vertus thérapeutiques. L’oméga 7 qu’elle contient, agit sur les muqueuses sèches, les problèmes oculaires, les effets de la ménopause. Une réalité documentée par des milliers de retours clients.
Et la plante, dans tout ça, continue de livrer ses secrets l’un après l’autre. L’huile de pépin, encore plus riche en antioxydants que l’huile de pulpe, reste le grand chantier de demain. Elle demande des process d’extraction que personne ne maîtrise encore parfaitement : « Notre objectif est de pouvoir maîtriser cette extraction à moyen terme », affirme Antoine. Des essais de séparation pépin/pulpe sont en cours. La recherche avance et les process s’affinent.
L’argousier, lui, n’a pas changé. Il est resté fidèle au paysage haut-alpin. Ce qui a évolué, en revanche, c’est le regard qu’on lui porte. Là où il n’y avait que des élans isolés, des passionnés ont tissé des liens. Cinq ans pour qu’un plant donne ses premiers fruits. Vingt ans pour qu’une dynamique collective prenne racine. L’argousier impose le temps long, mais il récompense largement ceux qui savent l’attendre. Une filière s’affirme, un territoire s’organise, et l’histoire ne fait que commencer.