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Passionnément samariennes

Saviez-vous comment on appelle les habitants de la Somme ? Les Samariens. Mais cette fois, ce sont des femmes que nous sommes allés rencontrer. Des Samariennes, magiciennes du quotidien, qui font avec leurs mains, leur cœur et leurs convictions rayonner ce département qui a tant à offrir. Chacune puise dans la force de ces terres chargées d’histoire l’énergie nécessaire pour nourrir sa passion et porter ses engagements, souvent loin des projecteurs, toujours avec sincérité.

C’est une première pour nous, un pas de côté en Somme. Un territoire que l’on croit connaître pour sa baie, ses grands horizons, ses oiseaux migrateurs. On parle moins de ses savoir-faire, de ce qui se fabrique à l’abri des ateliers, des fermes ou des coulisses. Et pourtant, ici aussi, il y a des pépites. Des pépites incarnées par des femmes qui travaillent la matière et inventent des chemins singuliers. Des Samariennes qui prouvent que ce département recèle une richesse humaine et créative insoupçonnée.

D’Amiens à Vron, ce reportage part à la rencontre de cinq femmes qui font rayonner le département à leur manière : une directrice de théâtre de marionnettes au sein du mythique Chés Cabotans, une passionnée qui fait revivre le Bleu d’Amiens, une artisane tisseuse derrière Les Laines du Marquenterre, une « sorcière » contemporaine, et une vigneronne engagée parmi les Les 130 Ch’tis Vignerons.

Cinq femmes, cinq univers, une même envie : ancrer et transmettre leurs savoir-faire dans un territoire profondément vivant.

En coulisse avec Charlène au théâtre Chés Cabotans

Quelque part dans le centre-ville d’Amiens, à deux pas des pavés du quartier Saint-Leu, un théâtre s’anime chaque jour et, derrière un rideau de bois et de toile, des marionnettes prennent vie. Au Théâtre de Marionnettes Chés Cabotans d’Amiens, ce sont plus de deux siècles d’histoire populaire qui continuent de vibrer, portés par des fils invisibles et une mémoire bien vivante. Les cabotans, marionnettes à tringle et à fils, sont nés ici, dans cette ville traversée par la Somme, au croisement des foires médiévales, des traditions théâtrales et de la langue picarde.

Dès le Moyen Âge, Amiens se peuple de montreurs ambulants. Aux 17e et 18e siècles, les marionnettes investissent les foires, les arrière-salles de cafés, puis, au 19e siècle, de véritables théâtres capables d’accueillir jusqu’à deux cents spectateurs. Le spectacle se structure, mêlant farces, drames et bouffonneries, et voit émerger une figure devenue emblématique : Lafleur. Frondeur, libre, gouailleur, vêtu de son costume de laquais rouge, il parle picard, se moque des puissants, ridiculise les gendarmes et devient peu à peu l’âme d’Amiens. Après les guerres et l’arrivée du cinéma, cette tradition aurait pu disparaître. Elle doit sa survie à la ténacité de Maurice Domon qui, en 1933, fonde la troupe Chés Cabotans d’Amiens et fait rayonner ses marionnettes bien au-delà de la Picardie. Municipalisée dans les années 1960, la collection, aujourd’hui composée de 204 marionnettes, est confiée au musée de Picardie, mais reste vivante : ici, elles ne dorment pas derrière des vitrines, elles montent sur scène.

Dans ce théâtre permanent, installé depuis 1997 rue Édouard David, on y joue plusieurs fois par jour, presque toute l’année, pour les petits et les grands. Le répertoire mêle les pièces historiques écrites par Maurice Domon dans les années 1930 et des adaptations plus contemporaines destinées au jeune public. Lors de notre venue, nous avons assisté à une représentation de Pierre et le Loup, revisitée pour les cabotans, portée avec une énergie communicative par les comédiens marionnettistes Charles-Henri, Agnès, Tristan et Sophie. Sur scène, les voix se répondent, les fils s’animent, et l’on oublie très vite la technique pour ne plus voir que des personnages. Ici, chaque spectacle est pensé comme un moment de théâtre à part entière, exigeant et généreux. Comme le rappelle souvent la directrice Charlène Pruvot : « On considère les marionnettistes comme des comédiens, et la troupe comme une vraie troupe de théâtre. » Les contes traditionnels comme Les Trois Petits Cochons, Le Petit Chaperon Rouge ou encore Hansel et Gretel sont réécrits, adoucis parfois, mais toujours fidèles à l’esprit des cabotans : un théâtre populaire, drôle, accessible, sans jamais être simpliste.

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Si l’histoire du théâtre est intimement liée à une figure masculine fondatrice, c’est aujourd’hui une femme qui en tient les rênes. Charlène Pruvot a rejoint les Cabotans en 2017, d’abord aux relations publiques, avant d’en prendre la direction en 2022. Son parcours est celui d’un engagement progressif, nourri par l’amour d’Amiens et de sa vie culturelle. « J’ai découvert les Cabotans presque par hasard, et je me suis dit : mais ce n’est pas du tout des marionnettes comme on les imagine ! », raconte-t-elle. Elle découvre alors Lafleur, Sandrine, Tchot Blaise, et cette tradition picarde qu’elle ne connaissait pas encore. Depuis, elle veille sur le théâtre comme on veille sur un trésor, mais sans jamais figer les choses. Charlène parle de transmission, de modernisation douce, d’un équilibre à trouver entre héritage et création. « Notre mission, c’est de faire vivre ce patrimoine, pas de le mettre sous cloche », explique-t-elle. Sous son impulsion, la troupe continue de tourner, d’accueillir des générations entières de spectateurs, parfois les mêmes enfants revenus, des décennies plus tard, avec leurs propres petits-enfants.

Derrière le rideau, le travail est collectif et artisanal. Les comédiens marionnettistes apprennent ici, sur le tas, la manipulation si particulière des marionnettes à tringle et à fils, toujours depuis le dessus de la scène. Tous partagent la même exigence : donner du souffle et du caractère à ces êtres de bois et de tissu. Les créations sont pensées en interne, écrites, mises en scène, répétées par une petite équipe qui manque parfois de temps, mais jamais d’idées. Et puis il y a la fabrication des marionnettes, confiée à Michel Petit, sculpteur passionné dont l’atelier se trouve à quelques rues du théâtre, dans une maison typique de Saint-Leu. Pendant des heures, parfois des jours, il taille le bois, façonne les visages, assemble les corps, ajuste les contrôles et les fils, jusqu’à ce que naisse une nouvelle figure prête à entrer en scène. Chaque marionnette est unique, porte en elle une histoire, une expression, une posture qui lui est propre.

Enfin, impossible d’évoquer Chés Cabotans sans parler de la langue picarde, véritable colonne vertébrale de ce théâtre. Ici, Lafleur, Sandrine et Tchot Blaise parlent picard, chantent en picard, et font entendre cette langue ancienne à chaque fin de représentation. « Mais quelle langue Lafleur parle-t-il ? Bin, ch’est du picard ! », lance Charlène avec un sourire. Avant chaque spectacle, quelques mots sont expliqués au public, et très vite, petits et grands se laissent porter. Par exemple : Le son [en] français se dit [in] comme dans « jardin ». Ainsi, quand Lafleur est « content », il est « contint ».

Le picard circule et se transmet. Il relie les générations, tout comme ce théâtre qui accueille aussi bien les enfants des écoles que les anciens amoureux des cabotans. À Amiens, ce lieu est bien plus qu’une salle de spectacle : c’est un trait d’union entre les siècles. Et Charlène Pruvot, sentinelle attentive de cette mémoire populaire, veille à ce que les fils ne se rompent jamais, pour que longtemps encore, quelque part dans le centre-ville, des marionnettes continuent de prendre vie.

Sandrine, artisane de la gourmandise à La Sorcière de la Vallée

Nous quittons la ville pour rejoindre la campagne de la Somme. Ici, les champs s’étendent à perte de vue et rappellent que le département est l’un des plus agricoles de France. C’est dans ce décor que nous avons rendez-vous chez Virginie et Nicolas Leduc, maraîchers de la GAEC Bio-Mesnil, à Mesnil-Domqueur. Ils participent au projet de La Sorcière de la Vallée, en cédant une partie de leurs légumes invendus. Sous un ciel changeant, au milieu des rangs de courges et autres légumes d’hiver, nous retrouvons Sandrine Voisin. Sourire franc, énergie communicative, elle lance d’emblée : « Moi, je suis la sorcière qui crée les recettes et va cueillir les plantes ! » Le ton est donné.

La Sorcière de la Vallée est née en juillet 2024 de l’amitié et des convictions de trois associés : Sandrine, Fabienne de Lardemelle et Nicolas Guillou. Tous trois partagent le goût des bons légumes et le respect de l’environnement. Leur idée est simple : valoriser les légumes bio produits par les maraîchers de la Somme, notamment les invendus, les surplus ou ceux que l’on dit « moches », et les transformer en recettes originales grâce à l’apport de plantes sauvages. « On s’est rendu compte en discutant avec les maraîchers du désastre que représentaient les légumes invendus. Ça part au compost. Ce n’est pas perdu pour la terre mais c’est une vraie perte pour le producteur », explique Sandrine. Dans un département qui accuse un retard important en surfaces cultivées en bio, l’initiative sonne comme une réponse concrète : « Être maraîcher, c’est dur. Ce sont de petites surfaces, tout se fait à la main, et ils vendent parfois à perte. » Alors la Sorcière rachète ces légumes, leur offre une seconde vie et, au passage, soutient toute une filière locale.

Le lien avec les maraîchers est au cœur du projet. À la GAEC Bio-Mesnil, Virginie et Nicolas cultivent un hectare et demi en bio. Ils pratiquent le maraîchage sur sol vivant : « On ne travaille pas le sol. On occulte avec une bâche, les herbes se décomposent et nourrissent la terre. On laisse faire les vers et les champignons. » Cette philosophie rejoint parfaitement celle de la Sorcière. « Encourager le travail des maraîchers et transformer localement leurs légumes, c’est vertueux », confie Virginie. Peu à peu, un réseau se tisse. Ils sont aujourd’hui plus d’une dizaine de producteurs partenaires, mais l’objectif est d’en fédérer vingt-cinq à terme. Une coopération naturelle où chacun trouve sa place.

L’histoire de Sandrine, elle, ressemble à un roman de reconversion. À 57 ans, elle entame un nouveau chapitre. « J’étais éducatrice spécialisée en institut médico-éducatif. J’ai été mise en invalidité pour des pépins de santé. Je déteste l’inactivité, alors j’ai cherché à rebondir. » Il y a quelques années, elle se lance dans le woofing. De ferme bio en ferme bio, elle découvre l’agroécologie, apprend, observe, met les mains dans la terre. « Je voulais me reconnecter à la nature. Et puis le woofing, ce sont des rencontres extraordinaires. » Elle sillonne la France, multiplie les expériences jusqu’à atterrir chez Nicolas Guillou, à Picquigny. Fabienne y effectue elle aussi un stage. Le trio se rencontre, s’entend, réfléchit. « On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose ensemble. » Le noyau est formé.

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Depuis l’enfance, Sandrine cultive une passion pour les plantes sauvages. « Ma grand-mère et mon père m’emmenaient aux champignons, à la cueillette. C’est comme ça que j’ai appris. » Elle concocte des tisanes au plantain contre la toux, des soupes à l’épiaire des bois « qui sent la girolle ». Mais elle précise, malicieuse : « Je ne suis ni herboriste ni naturopathe. Moi, j’utilise les plantes pour leurs qualités gustatives. » Dans ses bocaux, une règle d’or : « Un légume, une plante, toujours ! » Butternut-plantain, betterave-camomille, légumes d’été-fleurs de sureau… Les associations surprennent, intriguent, séduisent. Dans la mesure du possible, elle privilégie les légumes sauvés. « Une plante sauvée, une plante sauvage », résume-t-elle.

Les recettes naissent dans sa cuisine, un joyeux laboratoire d’essais. Sandrine goûte, ajuste, recommence. Puis elle fait tester. « Mes associés goûtent, mais aussi un panel de consommateurs. Selon leurs notes, on lance ou non l’industrialisation. » Direction ensuite un centre technique agroalimentaire à Arras, où sont testées la stabilité, la texture, la conservation. En quelques mois, une vingtaine de références voient le jour : pickles acidulés, tartinades colorées, sauces végétales. La gamme est 100 % végétale et distribuée principalement dans des épiceries fines de la région, mais aussi via quelques boutiques de maraîchers et des comités d’entreprise. Les ventes sont suivies de près, les retours clients encouragés grâce à un QR Code apposé sur les bocaux. « On est parfois en rupture de stock, parce qu’on travaille uniquement avec des légumes de saison. » Une contrainte assumée qui n’entame en rien leur élan car les projets, eux, ne manquent pas : développer de nouvelles associations, élargir le réseau de producteurs, peut-être un jour disposer de leur propre atelier de transformation.

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Dans la vallée de la Somme, la rumeur court déjà qu’une gentille sorcière transforme les légumes délaissés en trésors gourmands. Loin des contes sombres, celle-ci œuvre en plein jour, pour limiter le gaspillage alimentaire et faire vivre une économie circulaire locale. « Faire redécouvrir les bons produits de notre terroir, c’est ça qui m’anime », confie Sandrine. Au milieu des champs, on se dit que la magie existe peut-être, finalement.

Hélène, gardienne du Bleu d’Amiens

On reste dans les champs mais on entre aussi dans quelque chose d’invisible, presque mystique. Car avec le bleu d’Amiens, il est question de culture et de récolte, certes, mais aussi de magie. Magie d’une petite plante aux fleurs jaunes qui cache au creux de ses feuilles un trésor inattendu : le bleu. Un bleu profond, vibrant, presque céleste. Un bleu qui ne tombe pas du ciel mais qui naît d’une rencontre intime entre la feuille, l’eau, l’air… et la main d’une artisane.

On l’appelle guède, waide en Picardie, pastel dans le sud. Son nom savant, Isatis tinctoria, dit peu de la ferveur qu’elle a suscitée. Utilisée dès l’Antiquité comme plante médicinale et tinctoriale, elle connaît son apogée au Moyen Âge et à la Renaissance. En Picardie, les marchands waidiers ont fait fortune. Leur commerce du bleu a contribué à financer l’édification de la Cathédrale Notre-Dame d’Amiens. Dans la pierre de l’édifice, certains aiment voir une trace de ce bleu qui a irrigué la ville. La plante était partout : cultivée dans les campagnes, broyée dans des moulins disséminés sur le territoire, transformée en « cocagnes », ces boules fermentées expédiées vers les ateliers de teinture. Puis le pigment a peu à peu été éclipsé par l’indigo venu d’ailleurs, plus simple à exploiter, plus rentable.

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Il a alors fallu la ténacité de quelques passionnés pour faire renaître le bleu Picard. Dans l’est de la Somme, à la fin des années 1990, Jean-François Mortier relance la culture de la waide. Chercheur infatigable, amoureux de la couleur naturelle, il sème à nouveau la plante et avec elle l’idée qu’un territoire peut retrouver sa teinte d’origine. Hélène Brunel croise sa route et « attrape le virus », comme elle dit en souriant. « Il vibrait tellement pour cette couleur que c’était contagieux. » Après son décès brutal en 2012, l’histoire aurait pu s’arrêter. Elle devient au contraire une promesse. Une histoire d’amitié, de fidélité, de transmission. « Persévérer, c’est aussi honorer ceux qui ont ouvert la route », dira-t-elle.

Aujourd’hui, la waide pousse à nouveau sur les terres picardes. La première année, semée au printemps, elle forme une rosette de feuilles épaisses, que l’on récolte un peu comme des épinards, plusieurs fois dans l’été. C’est là, dans ces feuilles vert mat, que se cachent les précurseurs de l’indigotine. « Ce qui est récolté le matin doit être traité dans la journée. Sinon, le bleu s’abîme », explique Hélène. Impossible de tricher avec le vivant. On cueille, on infuse, on extrait. La feuille ne donne pas sa couleur immédiatement : il faut la broyer, la faire macérer, provoquer l’oxydation. L’air entre en scène. Le liquide verdit, mousse, se transforme. Puis apparaît le pigment, récupéré, séché, réduit en poudre. De cette poudre naît la cuve.

Dans son atelier, Hélène prépare son bain avec de la chaux et du fructose. Une chimie douce, précise, presque maternelle. « Moi, je prépare le tissu, mais c’est la cuve qui travaille. » Elle parle de son bain comme d’un ventre. Le tissu, soigneusement lavé, est plongé lentement. Quand il ressort, il n’est pas bleu. Il est vert bronze. Puis, au contact de l’oxygène, il se métamorphose. Turquoise, émeraude, intense À chaque immersion, le bleu gagne en profondeur. Trois bains minimum. Parfois davantage. La répétition donne l’intensité. Sur le lin, le coton, la laine, la nuance change. Sur les fibres synthétiques, rien ne tient : « Le bleu ne s’accroche qu’au naturel. » Comme s’il refusait l’artifice.

Dans son atelier, Hélène travaille des foulards, du linge de maison, des chemises, parfois des coupons de tissu. Chaque pièce est unique : « Je pense toujours à la personne qui va le porter. » Elle trempe, tord, déplie, suspend. Les gestes sont simples, répétés, humbles : « Il y a une humilité dans ces gestes-là. » Calme et appliquée, Hélène ne court pas après la croissance. Quand on lui parle de développer l’entreprise, elle répond : « Il faut que ça reste une passion. Si on va trop vite, on perd quelque chose. » Elle préfère approfondir, comprendre encore la plante, affiner son extraction. « Chaque année est un millésime. » Il y a dans sa voix une forme de gratitude : le bleu l’émerveille toujours. « Fabriquer une couleur et la voir naître, ça ne me lasse pas. »

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Le bleu d’Amiens n’est pas seulement une teinte. C’est une mémoire remise en circulation, une fidélité à la terre. C’est un bleu qui respire et qui s’apaise avec le temps. Et dans le silence de son atelier, penchée sur sa cuve, Hélène Brunel veille sur lui avec patience, comme on veille sur un enfant.

Ingrid, la ch’tite vigneronne des 130 Ch’tis

Saviez-vous que l’on faisait du vin dans la Somme ? Pas une anecdote folklorique, pas trois ceps plantés pour la photo, mais de véritables parcelles, travaillées avec sérieux, patience et conviction. Et si ce vignoble renaît notamment aujourd’hui à quelques kilomètres de la mer, sur les hauteurs de Vron, c’est grâce à un élan collectif un peu fou, un peu audacieux, profondément ancré dans son territoire. Nous retrouvons Ingrid Ryckeboer entre les rangs de Chardonnay : « On ne nous attendait pas ici, sourit-elle. C’est ce qui rend l’aventure si belle. »

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L’histoire des 130 commence comme un pari. En 2019, à l’initiative de la société de négoce Ternoveo, filiale du groupe coopératif Groupe Advitam, l’idée germe : et si l’on redonnait aux Hauts-de-France son passé viticole ? Car oui, du Moyen Âge jusqu’à la fin du 19e siècle, la vigne était ici présente avant que le phylloxéra ne la fasse disparaître. En 2016, l’assouplissement de la directive européenne sur les régions viticoles ouvre une brèche. Tandis que le Bordelais arrache des milliers d’hectares, ailleurs, du nord de la Normandie aux Hauts-de-France, des projets émergent. Ici, les coteaux argilocalcaires orientés au sud et au sud-est offrent des conditions insoupçonnées. Le collectif naît officiellement en 2023 sous la marque Les 130. Cinquante-deux vignerons aujourd’hui, 83 hectares déjà plantés, et une ambition claire : grandir ensemble jusqu’à être 130. Un nombre manifeste, presque un étendard : « Ce chiffre, ce n’est pas du marketing, insiste Ingrid. C’est un horizon. »

Car Les 130, ce ne sont pas des héritiers de grands châteaux, mais des agriculteurs devenus néo-vignerons, des femmes et des hommes venus des grandes cultures, qui ont choisi d’ajouter la vigne à leur paysage et le vin à leur métier. Loin des codes parfois figés du monde viticole, ils revendiquent une approche accessible, sans prétention, mais exigeante. Authenticité, respect de la nature, solidarité locale : ces mots ne sont pas des slogans. Les pratiques sont certifiées HVE3, et le collectif vise à terme des cuvées bio. On partage les expériences, on se forme, on s’entraide. « On apprend ensemble, on se trompe parfois, mais on avance groupés. Il n’y a pas de compétition entre nous. Il y a un projet commun », explique Ingrid.

Ingrid Ryckeboer est l’une des incarnations féminines de cette aventure. Vigneronne dans un univers agricole encore très masculin, elle assume sa place avec simplicité et détermination. « Au début, certains souriaient. Une femme dans les vignes, ici ? Mais très vite, le travail parle pour vous. » Sur sa parcelle de Vron, elle observe les cycles, s’inquiète du gel tardif, se réjouit d’une belle floraison. Elle parle de la vigne comme d’un être vivant, sensible aux embruns, aux variations de température, à la nature du sol. Pour elle, Les 130 est plus qu’une marque : « C’est une fierté collective. On prouve que notre territoire peut surprendre. »

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L’aventure se poursuit au chai, à Dompierre-Becquincourt, dans l’ancienne sucrerie transformée en cathédrale de cuves inox. Le Chai des Hauts-de-France Les 130 impressionne par son ampleur. Sous la responsabilité de l’œnologue et maître de chai Guillermo Arancibia, la vinification devient un travail d’orfèvre. Ici convergent les raisins des différentes parcelles, ici s’assemblent les personnalités des terroirs. Les Chardonnays prennent forme : Azimute, Parallèle 50, Zénith pour les cavistes, bars à vin et restaurants, et Ch’typik en grande distribution. Juridiquement classés en Vin de France faute d’indication géographique, ils revendiquent pourtant une identité forte, contemporaine. « Vin de France, c’est aussi la liberté, explique Ingrid. On peut créer notre style, affirmer notre fraîcheur. » Les cuvées surprennent par leur finesse et leur vivacité. Elles ont déjà conquis le public local, fier de trinquer à un vin né chez lui.

Mais l’ambition ne s’arrête pas là. À court terme, la gamme doit s’élargir. À moyen terme, le vignoble continuera de s’étendre, les pratiques de se préciser, les styles de s’affirmer. L’objectif : faire des 130 non seulement une réussite régionale, mais un acteur reconnu au-delà des frontières des Hauts-de-France. « On a commencé modestement, mais on voit plus loin, confie Ingrid. On veut que nos bouteilles racontent d’où elles viennent, et qu’elles voyagent. »

Ce qui frappe, au fond, c’est la dimension profondément humaine du projet. Les 130 ne parlent pas seulement de vin : ils parlent de rencontres, de convivialité, cette chaleur si propre au Nord. « Ici, chaque bouteille est pensée pour accompagner un dîner entre amis, une fête de village, un dimanche en famille. » Un vin sans chichi, mais pas sans exigence. Un vin qui ressemble à ceux qui le font : franc, engagé, solidaire. Et Ingrid, au milieu de ses rangs, en est le visage lumineux : « On nous disait que ce n’était pas possible. Aujourd’hui, les gens goûtent, ils reviennent, ils en parlent. Alors oui, on peut faire du vin dans la Somme. Et ça ne fait que commencer ! »

  • Les 130, 28 Rue de Chuignes, 80980 Dompierre-Becquincourt

Christine, doigts de fée des Laines du Marquenterre

C’est notre dernière rencontre en Somme. Une artisane de la laine, encore et toujours cette passion de la terre, de la nature, du vivant. À Saint-Quentin-en-Tourmont, dans ce Marquenterre que l’on connaît surtout pour son parc ornithologique et ses vols d’oiseaux migrateurs, une femme fait chanter les fils. C’est ici que Christine Coquet a installé son atelier. Une petite pièce qui jouxte sa maison, d’où s’échappe le bruit régulier du peigne, le frottement des cadres, le glissement de la navette. « Le tissage fait appel à tous mes sens », dit-elle en souriant. Et à l’écouter, on comprend vite qu’elle n’a pas eu une vie, mais plusieurs.

Il y a eu l’Irlande d’abord, en 1978, la formation auprès de Judy Turner, l’apprentissage du tweed, des couleurs de lande, des bruyères et des lichens. « J’ai gardé de l’Irlande cet amour des harmonies douces et contrastées. » Puis le perfectionnement en France auprès de Gilbert Delahaye, fondateur de la revue La Navette. En 1986, elle crée « Les Tissages du Septentrion » et tente de vivre de son art. « Dans les années 80, j’ai essayé de me mettre à mon compte pour en vivre. Et le tissage, à l’époque, n’intéressait que moi ! » Elle rit franchement. Le monde n’était pas prêt, ou peut-être allait-il trop vite. Alors Christine bifurque, se forme, devient assistante de direction, travaille onze ans dans l’univers raffiné de la porcelaine anglaise, sillonne les salons parisiens. Puis encore un virage : la voilà gérante d’un centre équestre, impliquée dans la réimplantation du cheval Henson en baie de Somme, au cœur de ces immenses paysages. Mais le fil ne l’a jamais quittée.

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C’est un alignement des planètes, comme elle dit, et une rencontre décisive avec Louis-Nicolas Daras, éleveur de moutons dans le Marquenterre, qui remet tout en mouvement. Ici, les brebis Shetland, marron profond, et les Hampshire, blanches, vivent dehors toute l’année, lavées par la pluie, nourries par l’herbe salée des pâtures. « Aujourd’hui, la laine n’a pratiquement plus de valeur », explique l’éleveur. Alors plutôt que de la détruire, il la confie à Christine. Elle, y voit une évidence. « Le jour de la tonte, je fais le tri des toisons. » Elle parle de la laine comme d’une matière vivante, qu’il faut comprendre, sentir, choisir. Les toisons partent ensuite dans une micro-filature en Belgique, qui assure lavage, cardage et filage. Christine pourrait filer davantage elle-même, elle en a le savoir-faire, mais elle préfère consacrer son temps à ce qui la fait vibrer : tisser.

Dans son atelier, le métier à tisser occupe l’espace comme un instrument de musique. Huit cadres, des pédales reliées selon un ordre précis, une « partition » qu’elle suit du pied pour faire naître le motif. « La vue pour l’harmonie des couleurs, le toucher à chaque étape, l’ouïe pour la cadence des pédales… » Le tissage est un engagement total du corps. Les fils sont rentrés dans les lisses, attachés, tendus. À chaque pression du pied, le dessin apparaît : « C’est la manière dont j’actionne mes pédales qui forme mon motif. » Elle ne travaille qu’en pièces uniques. Pas de séries. « Je me suis toujours refusée à faire des répétitions. Chaque tissage procure une émotion. »

Car tout part d’une émotion. procurée par une photo, un paysage, un moment de vie : « Ensuite je cherche la couleur, puis le motif qui va traduire ça. » Ses plaids, ses écharpes, ses coussins, ses tapis racontent la baie de Somme sans jamais la représenter frontalement. Ils en captent les tonalités : les beiges de sable, les gris d’orage, les verts sourds des prés, les bruns profonds des Shetland. Elle teint elle-même une partie de ses laines, un clin d’oeil au Bleu d’Amiens d’Hélène. Pelure d’oignon pour l’orange, gaude pour le jaune, plantes glanées dans les pâtures. « La première fois que j’ai vu ma laine blanche se transformer avec des couleurs, c’était le bonheur. » Elle expérimente, mélange, ose. « Rien ne m’arrête ! »

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Le nom, lui aussi, est né d’un frisson. Au musée de Rue, lors d’une exposition sur les traditions régionales, elle tombe sur un panneau évoquant les laines du Marquenterre au Moyen Âge, réputées jusqu’en Grande-Bretagne. « J’ai dit je récupère le nom. Ça va s’appeler Les Laines du Marquenterre. » Redonner vie à une réputation ancienne, réancrer un savoir-faire dans son territoire, boucler la boucle entre histoire et présent.

Dans le silence de son atelier, Christine tisse bien plus que de la laine. Elle tisse ses vies successives, ses détours, ses renaissances. « Mon activité, c’est vraiment de l’artisanat. Et tout ce que j’apporte, c’est de l’artistique. Je n’arrive pas à me définir entre les deux. » Peut-être n’y a-t-il rien à définir. Juste à regarder ses pièces uniques, à passer la main sur un plaid, à sentir la densité d’une écharpe. Ici, au cœur du Marquenterre, cette femme a choisi de faire parler la laine locale. Et dans chaque fibre, on entend un peu le vent de la baie.

Ces cinq ambassadrices ont en commun cette manière bien à elles d’aimer leur territoire sans fracas, mais avec constance. À travers leurs engagements et leurs gestes, c’est toute la Somme qui se révèle, sensible, inventive et profondément vivante. Passionnément samariennes, ces femmes nous rappellent qu’ici, les plus grandes richesses ne se contemplent pas seulement dans les paysages, elles se cultivent au quotidien.

    En collaboration avec

    Somme Tourisme

    Somme Tourisme œuvre chaque jour au développement et à la promotion du tourisme dans la Somme en valorisant les incontournables, les pépites méconnues et les hommes et femmes qui incarnent la destination. L’agence s’engage pour défendre un tourisme 4 saisons, durable et respectueux.

    https://www.somme-tourisme.com/

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