Lionel

Boulanger installé depuis une dizaine d’années dans un petit hameau des Alpes-de-Hautes-Provence confectionne des pains cuits au feu de bois Un quotidien rythmé par la poussée du levain, la chaleur des braises et les livraisons l’amenant à sillonner la campagne provençale.

Rien ne sert de mettre de l’émotionnel pour faire du bon pain. Depuis près de dix ans, Lionel se lève aux aurores, pendant que le reste du village est encore assoupi. Il a repris un ancien four à pain laissé à l’abandon depuis 1957 dans la petite commune de Vachères. L’ancien maire se souvient d’ailleurs y acheter son pain lorsqu’il n’était encore qu’un enfant. Et puis plus rien, pendant des années. À présent, Lionel redonne vie à cet endroit. En passant la porte, l’odeur des pains chauds sortant du four, vous envahit tout entier et apporte un certain réconfort à votre coeur et à vos papilles. 

Il nous prend souvent l’envie de changer de vie, de tout plaquer, de partir loin, sans prévenir, mais ces pensées restent de l’ordre de l’imaginaire. Lionel est de ceux qui ont sauté le pas vers l’inconnu. Originaire de Paris, il a travaillé dans le domaine de l’infographie, d’abord dans une entreprise, puis comme indépendant. Il a passionnément aimé sa vie dans la capitale. Parfois, l’odeur du métro lui manque. Petit, il ne comprenait pas comment les gens faisaient pour vivre à la campagne. C’est pourtant ce qu’il lui est arrivé un peu par hasard. Un jour, il est allé voir des boulangers perpétuant un savoir-faire traditionnel et se prend de passion pour cette profession. Durant plusieurs semaines, il apprend à maitriser les gestes aux côtés de ces artisans.

Dans ce métier, il n’est normalement pas possible d’exercer sans certification. Mais Lionel n’a jamais eu de boulangerie et a toujours vendu ses pains par livraison ou sur des marchés. Le temps faisant son oeuvre, des clients habitués lui ont remis des lettres attestant de la qualité de ses produits. Comme un juste retour des choses, la transmission de son savoir-faire est une valeur qui lui est chère. De temps en temps, des curieux viennent apprendre à ses côtés et recueillent ses petits secrets. Lionel considère cependant que chaque pain est unique. Un principe que ses fidèles clients acceptent volontiers tant qu’ils retrouvent cette croûte craquante, cette mie aérée et ce savoureux goût de levain.

Pourquoi ne pas s’être installé dans une boulangerie classique ? Sûrement par soif de liberté mais également pour l’amour de mettre la main à la pâte. Écoutant le murmure des farines, Lionel ne pèse et ne mesure rien, à l’exception de l’eau. La température de son levain, la texture de la pâte, le temps qu’il fait dehors participent à cette harmonie. Il aurait pu s’acheter des machines, un four moderne qui lui auraient fait gagner du temps et de l’énergie mais il aime jouer avec le feu. Choisir les bonnes bûches, entretenir les flammes de cinq heures du matin à midi et demi pour que la chaleur du four soit à température idéale, s’occuper des cendres sont autant de tâches qui font désormais partie de sa routine quotidienne. Lionel le concède sans gêne, travailler dans la tradition est parfois épuisant. Mais il aime son métier, et les gens, aussi. 

La partie la plus plaisante de son travail, c’est le contact avec celles et ceux qui lui achètent son pain. Chaque jeudi, Lionel organise une tournée de livraisons. Un ami lui a même donné un passe partout et il dépose alors directement le pain dans les boîtes aux lettres. Cette clé l’amuse, lui donnant la sensation d’être une sorte d’agent secret-boulanger, mais elle lui fait surtout gagner un temps précieux: il doit livrer une trentaine de pains en une matinée. Le tic-tac de l’horloge dans la tête, il sait à la minute près à quelle adresse il doit se rendre pour ne pas prendre de retard. Il sillonne les routes de campagne qu’il connait désormais par coeur. C’est comme si tous les jeudis, il partait en voyage. Son tour du monde à lui. L’émerveillement est partout. Une biche s’arrête au milieu de la route et le temps se fige. Dans cette course effrénée, Lionel sait s’accorder une pause chez un de ses amis, le temps de boire un café, de partager une brioche avec un peu de confiture. Après sa tournée, la voix d’une cliente au téléphone le félicite de la qualité de ses pains. « Il est encore meilleur que celui de la dernière fois » dit-elle. Il ne pouvait entendre plus beau compliment en cette fin de journée. Les yeux remplis de joie, ses efforts s’évanouissent en un instant.

Sa semaine de labeur s’achève le samedi avec le marché. Lionel ne se considère pas commerçant mais il aime vendre ses pains. Sur la petite place, il retrouve ses amis, les habitués et les clients d’un jour. Des visages intrigués l’interrogent sur la fabrication, les différences entre ses mélanges de farines ou encore sur l’intérêt du levain. Et ces échanges l’animent. Certains restent un moment pour discuter avec lui, de tout et de rien, tandis que d’autres plus pressés, repartent directement à leurs emplètes. Il garde toujours un pain bien cuit pour son ami Patrice car il sait que c’est comme ça qu’il le préfère. Les sourires défilent et s’enchaînent et à dix heures, il ne reste plus sur son stand que des miettes qui nourriront les pigeons. Les retardataires devront attendre la semaine prochaine. Son fourgon chargé de caisses vides, Lionel peut enfin rentrer chez lui. Le travail est terminé. Ses pains dispersés dans les chaumières n’attendent plus que d’être partagés. Ici pour saucer le plat du dimanche, là pour accompagner un morceau de fromage ou encore là pour se faire tartiner et tremper dans le bol du petit-déjeuner. Tandis que Lionel, cycliste, mécanicien, père de famille, passionné de musique et de dessin, est soulagé de pouvoir pendant un jour ou deux, ne plus être que boulanger. 

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