Transmettre pour sauver: l’engagement de Paulu Santu Parigi

Paulu Santu Parigi est né en Corse en 1966 et a grandi dans le village de Santa Lucia di Mercoriu. Cet homme du terroir l’avoue : il a failli arrêter l’école pour devenir berger comme son oncle. Un accident de la vie l’oriente finalement vers le domaine de l’éducation. Après 25 ans dans l’enseignement, il remporte en 2020 les élections sénatoriales en Haute-Corse, prêt à relever un nouveau défi. Bobine est allé à la rencontre de ce corse amoureux de la ruralité. Avec Paulu, nous avons échangé autour de la célébration de la langue, de l’héritage d’un territoire et de l’importance de comprendre le monde qui nous entoure.

Bobine : Avant d’arriver ici, nous avons croisé un provençal qui nous a glissé cette expression toute faite : « Les choses se perdent ! » Est-ce le cas d’après vous ?

Paulu : Je vois les choses autrement. En étant toujours nostalgique et en parlant des choses comme si elles allaient se perdre sans passer à l’action, c’est en effet ce qui risque de se passer. Mais je suis contre cette lamentation et ce pessimisme de dire qu’on est les derniers. Les choses ne se perdent pas si on agit ! Prenons l’exemple de la langue corse qui est mon héritage. Je me suis engagé dès mon plus jeune âge très naturellement, presque sans le savoir. Dans ma famille tout le monde parlait le corse. Mais je suis une des rares personnes de ma génération à avoir le corse comme langue maternelle. À cinq ou six ans, je parlais avant tout corse quand je m’exprimais. J’ai beaucoup entendu : « C’est le dernier qui est comme ça ». C’était l’époque où la langue corse avait été quelque peu abandonnée. Puis j’ai grandi et faisais un peu figure de vieux avec cette richesse à transmettre. Je me suis dit : je possède ce trésor en moi, je n’ai pas le droit de simplement agiter mon savoir devant tous. Je l’ai appris, je le transmets ! Il faut passer à un autre stade, il faut l’enseigner. Je suis devenu enseignant de langue corse puis j’ai fondé une école d’immersion linguistique en 1992. Une langue c’est un vrai trésor, c’est une richesse. Il faut arrêter de dire qu’on est les derniers. Si l’on continue ainsi, tout meurt. Il faut plutôt se mettre en ordre de bataille. Il faut enseigner le corse, enseigner le catalan, enseigner le basque. Il faut transmettre pour sauver !

Depuis toujours vous parlez le corse et vous le défendez. Quel est pour vous le meilleur moyen de célébrer cette langue qui vous définit ?

Un proverbe corse dit « Murta lingua mourat populo », c’est-à-dire « une langue qui se tait, c’est un peuple qui meurt ». Donc sans langue il ne peut pas y avoir de peuple. La langue est primordiale car c’est bien sûr le point de départ d’une identité, d’une histoire. Pourtant, mes parents faisaient partie de la génération qui se faisait taper sur les doigts car parler corse était interdit dans les années 1930 ! Il y avait même une circulaire de l’État dans les écoles sur laquelle la langue corse était interdite au même titre que de cracher par terre. On répétait aux élèves : « Ne parle pas corse ! Si tu veux réussir, il faut parler français. Le corse n’est pas la langue de la réussite ! » Mais est-ce la meilleure tactique ? Non, vous le savez bien. Quand on dit à un enfant « ne fais pas ci ou ne fais pas ça ! », c’est le meilleur moyen pour qu’il le fasse. Je pense qu’on a finalement sauvé la langue corse en l’empêchant. Chez nous on est un peu têtus, on aime braver l’interdit, alors on a eu envie de contredire. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes parlent corse. Ça revient, et ils sont demandeurs, mais ça devient plus un acte de militantisme politique. Cela devrait être avant tout naturel : « mes enfants sont nés en Corse, ils doivent parler corse ».

Le chant, les poèmes et la littérature sont bien sur une forme de célébration de la langue. Pour ma part, j’ai par exemple fait perdurer le chjami è rispondi en langue corse. Il s’agit d’une joute oratoire chantée et improvisée qui existe aussi dans le Pays Basque ou en Italie. Ce n’est pas évident, il y a des règles et des mécaniques à connaître. J’ai organisé pour cela des ateliers d’immersion avec les enfants dans l’école. Les anciens ne nous donnaient pas forcément les astuces de la pratique, ils gardaient leurs secrets. Or, c’est une erreur. Nous avons cet art magnifique, il faut donner les clés pour pouvoir le faire sinon cela se perdra. Pour moi cela est évident : tout ce qu’on apprend, on le partage.

Transmettre est un trésor, il ne faut pas garder le savoir pour soi

Paulu SANTU PARIGI, SÉNATEUR

Certains anciens qui ont aujourd’hui autour de 90 ans semblent avoir un état d’esprit situé entre deuil et colère. Qu’en est-il pour vous, qui êtes de la génération suivante ?

Pour ma génération, je dirais que c’est autre chose. J’aime cet adage qui dit « un vieux qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle ». Il définit bien mon état d’esprit. J’ai toujours eu soif d’apprendre, surtout pour transmettre. Tout au long de ma vie j’en ai fait une force. Transmettre est un trésor, il ne faut pas garder le savoir pour soi. Ma curiosité m’a toujours poussé à chercher d’où je venais pour avancer et me construire.

Le plus bel exemple que j’ai remonte à mes années universitaires. J’allais rédiger un mémoire en ethnomusicologie sur le chjami è rispondi. Finalement, je me suis aperçu, à l’époque, que seule une partie de l’histoire de la corse était écrite. La majeure partie de l’histoire est dans les villages, dans la mémoire des gens et dans la bouche des habitants. J’ai alors décidé de prendre comme sujet l’histoire de mon village Santa Lucia di Mercoriu. C’était comme une prise de conscience. J’ai eu l’impression qu’il fallait le faire avant qu’il ne soit trop tard. Quand j’ai commencé mon mémoire, c’était une chance, il y avait encore des habitants qui avaient vécu l’autre siècle. Des bergers par exemple, qui connaissaient tous les toponymes. Grâce à eux, j’ai pu reconstituer la vie religieuse, la vie économique, la vie architecturale, essentiellement via la transmission orale. J’ai fini mon mémoire en 1993 et trois ans plus tard, en 1996, tous les contributeurs de cette étude, cités sur la dernière page, étaient décédés. Je n’ose pas imaginer les informations précieuses que j’aurais perdues si je ne les avais pas questionnés. Et combien de choses ai-je perdues de ne pouvoir questionner les anciens avant eux ?

Un dicton dit : « Ne regarde pas où tu vas, regarde plutôt d’où tu viens ! » C’est avec cette vision qu’on apprendra aussi comment s’en sortir

Paulu SANTU PARIGI, SÉNATEUR

À l’heure où l’on est souvent submergés d’informations, quel est votre conseil pour revenir aux valeurs simples ?

Aujourd’hui, il est clair que l’on tend vers l’universalisation des choses. On veut récolter des fruits du même calibre, manger les mêmes aliments, il faut tous avoir tel téléphone portable considéré comme l’objet du savoir. Verdict, on s’aperçoit que 70 % des personnes qui utilisent le portable sont aliénées dessus, changent de caractère, ne parlent plus en famille, ne transmettent plus dans la vie réelle. Pour moi c’est important de revenir aux valeurs et aux principes ancestraux qui ont fait un peuple et une région. Les gens qui sortent d’une culture particulière sont un peu différents des autres et tant mieux ! Ces différences c’est important de les conserver. La première chose selon moi c’est de se poser en permanence la question « pourquoi ? ». Être attentif à tout ce qui nous entoure. Combien de fois passe-t-on à un endroit sans se poser de question ? Pourquoi ce lieu est-il construit avec ces pierres-là ? Pourquoi les pierres sont-elles disposées de cette façon-là ? Aujourd’hui encore plus qu’hier, les jeunes doivent s’arrêter devant les choses, les contempler et avoir envie de les comprendre. C’est l’histoire et la culture qui vont nous ouvrir aux réponses. Il faut que les générations futures sachent d’où l’on vient.

Pour ma part, pour comprendre les choses et les autres, je voulais connaître mon pays à fond ! Je l’ai parcouru dans tous les sens et dans beaucoup de disciplines différentes comme la langue mais aussi le sport ou l’histoire. J’ai cherché à savoir comment les choses sont arrivées. Cette passion, cet amour pour ce que l’on est, m’a aidé à réussir et m’a donné énormément de force. Un dicton dit : « Ne regarde pas où tu vas, regarde plutôt d’où tu viens ! » C’est avec cette vision qu’on apprendra aussi comment s’en sortir.

Votre passion étant la transmission du savoir, pourquoi avoir quitté l’enseignement pour la politique ?

Devenir un jour sénateur n’a pas été pour moi la fin. Ce n’est pas la cerise sur le gâteau. Je n’ai pas spécialement combattu ou lutté pour l’être, mais c’est un fait aujourd’hui. Ma volonté de transmettre s’est transformée avec le temps. Après l’enseignement, elle s’est traduite par un engagement politique. Derrière ma volonté de communiquer les choses, il y a aussi de les faire valider une bonne fois pour toute. On ne peut pas y échapper : c’est la loi qui dicte les choses. Pour que ça bouge au niveau politique, qu’on le veuille ou non, il faut passer par la loi. Derrière tout ça, il y a ma volonté de pérenniser une grande culture des traditions et un état d’esprit : l’envie de revenir à des systèmes plus humains et moins technologiques. Il y a des combats qui nécessitent de monter au créneau politiquement. Par exemple, la France est le seul pays d’Europe à ne pas avoir signé la charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Cela veut dire qu’elle ne reconnaît pas dans son pays que des régions parlent une langue différente que le français. La diversité est une vraie richesse. Si l’on ne reconnaît pas l’autre, on ne reconnaît pas la différence et donc on court à la catastrophe. 

ndlr. La charte européenne des langues régionales ou minoritaires « La charte européenne des langues régionales ou minoritaires » est un traité européen, proposé sous l’égide du Conseil de l’Europe et adopté en 1992 par son Assemblée parlementaire. Cet écrit est destiné à protéger et favoriser les langues historiques régionales et les langues des minorités en Europe. Elle a été signée par la France en 1999 et complétée par une déclaration interprétative, les États signataires ayant l’obligation de reconnaître les langues régionales et minoritaires. Néanmoins, la France n’a jamais ratifié cet accord à la suite de la signature préalable, par crainte de nourrir des tendances centrifuges.

Personnellement, je ne pourrais pas rentrer au Sénat sans avoir sous mes chaussures un peu de terre de Corse, quelque chose manquerait

PAULU SANTU, SÉNATEUR

Après un an, vous sentez-vous à votre place dans l’hémicycle ?

Au début de mon mandat de sénateur, chaque fois que je montais à la tribune, je défendais des sujets liés à la Corse. On m’a dit : « Tu es le premier à faire ça, ici nous défendons plutôt les questions nationales. On ne parle jamais des différentes régions de France, des différences de culture ». J’étais estomaqué ! Pour moi le Sénat c’est la chambre haute des collectivités, des régions, des territoires. Il faut arrêter avec le parisianisme. Je le vois, les sénateurs ont souvent une mauvaise image. Pour ma part, j’ai observé et je me suis fait connaître. Sur les sénateurs présents en moyenne 75 % étaient des parisiens, alors j’ai compris qu’il est normal que la loi défende des parisiens. C’est pour ça qu’aujourd’hui les gens se désintéressent complètement. Ils se disent que la politique c’est Paris. Non ! La politique c’est bien sûr le développement de toutes les régions et de leur économie. Personnellement, je ne pourrais pas rentrer au Sénat sans avoir sous mes chaussures un peu de terre de Corse, quelque chose manquerait. Je le dis souvent aux autres sénateurs : « Quand vous entrez ici, vous devez avoir sous les pieds un peu de terre d’Auvergne, de Provence, de Normandie où d’ailleurs… Faites-la entendre, faites résonner la terre de vos régions ! »

Propos recueillis par Justine Hern & rédigés par Alice Dennetière

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