La Camargue, des étendues sauvages en héritage

Certains lieux nous replongent immédiatement en enfance et redonnent vie à notre imaginaire poétique. Pour moi, l’un de ces lieux est la Camargue où, enfant, j’allais régulièrement avec mes parents. Quand j’y retourne, les mêmes sensations de mes six-sept ans s’emparent de moi, cette impression merveilleuse d’être sur une terre d’aventure, un bout du monde aux grandes étendues sauvages. Tout est conforme à mon souvenir : les nuées de moustiques, les rizières, les herbes folles, les oiseaux incroyables, et le contraste entre les superbes chevaux blancs et les impressionnants taureaux noirs que l’on croise au bord des marais.

Adulte, j’ai appris que ce sentiment de liberté émanant de cette terre sauvage était notamment l’héritage d’un homme, le Marquis Folco de Baroncelli, qui a largement contribué à l’affirmation de l’identité de ce territoire. Ce dernier était un poète issu d’une famille aristocratique florentine, amoureux de la Provence et grand ami de Frédéric Mistral, et qui a décidé de consacrer sa vie à la Camargue, région qu’il avait visitée, de temps à autre, enfant, avec sa grand-mère.

Au tout début du XXe siècle, à une époque où les identités locales se lissent sous l’influence des politiques étatiques, le marquis décide de s’installer sur cette terre encore très hostile où vivent uniquement quelques vachers. Il quitte courageusement le confort de son rang pour devenir manadier et s’engage à faire de la Camargue une région singulière. Il était inconcevable pour lui que ce lieu si particulier soit aseptisé, au contraire, il devait rayonner par sa culture provençale unique et se distinguer de tous les autres territoires.

Le 16 septembre 1909, il crée ainsi la Nacioun gardiano, la « Nation gardiane », qui a pour objectif de défendre et maintenir les traditions camarguaises, cause à laquelle il dédia sa vie. Certaines traditions qui tendaient à s’effacer ont alors été revalorisées, quand d’autres ont été réinventées pour s’assurer de leur pérennité.

La Camargue évolua petit à petit en une terre noble, fière de son identité et de sa liberté. Grâce à  l’œuvre du Marquis Folco de Baroncelli, la langue provençale devient la langue des poètes, les simples vachers s’appellent dorénavant des gardians, la race des purs taureaux de ce territoire renaît et les jeux camarguais se codifient. En 1926, il conféra aussi un symbole à cette région en commandant au peintre Hermann Paul la création de la croix camarguaise, représentant la foi, l’espérance et la charité. Dans un  même temps, son engagement le poussa à soutenir diverses causes locales. Il entreprit notamment de défendre les gitans, intimement liés à ce lieu, afin qu’ils puissent honorer publiquement Sainte Sara. Puis il lutta contre l’assèchement de l’étang de Vaccarès en encourageant la création d’une réserve.

La Camargue a ainsi été façonnée par un homme qui l’a aimée et rêvée. Il a voulu qu’elle ressemble à son idéal en recouvrant son essence véritable, certes parfois fantasmée. D’ailleurs, mon imaginaire d’enfant ne s’y trompait pas, en empruntant les routes camarguaises je voyageais bien au bout du monde. En effet, Folco de Baroncelli était fasciné par le Wild West Show de Buffalo Bill, ce spectacle mettant en scène la conquête de l’Ouest et auquel il avait assisté à Paris. Il alla jusqu’à inviter son créateur à tourner des westerns sur les terres humides de la Camargue.

La fascination de l’ancien marquis avait plus précisément pour objet les Sioux, qui jouaient leurs propres rôles dans ces films et spectacles. Il percevait, entre eux et les gardians, un lien symbolique puissant. Les Sioux faisaient partie des derniers représentants des traditions amérindiennes que la majorité voulait exterminer au nom de ce qu’ils appelaient la « civilisation ». Folco de Baroncelli y voyait certaines analogies avec la nécessité de préserver la Camargue contre la volonté d’uniformisation de l’État. En raison de son engagement pour leur cause, il fut même renommé Zinktala Waste, l’« Oiseau fidèle », par des Sioux devenus ses amis.

Cet engagement teinté de poésie l’a ainsi conduit à entremêler ses passions pour la Provence et le mythe des terres de l’Ouest américain. Comme les prairies du Montana ou du Dakota, les terres de Camargue devaient garder leur essence sauvage et leur identité culturelle. Aujourd’hui encore, elles sont un lieu singulier, à nul autre pareil, des terres synonymes d’aventure.

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